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D'après Terryl N. Kinder, L'Europe cistercienne, Zodiaque 1998 et La Vie cistercienne, hier et aujourd'hui, Cerf-Zodiaque, 1998. Textes compilés et retravaillés par Thomas Falmagne.

III. Vivre dans une vallée de larmes

S'installer

Apprivoiser l'eau

Construire

Gérer et exploiter le domaine


S'installer

Les cisterciens ont souvent implanté leurs monastères dans des vallées. Pour transformer les vallées en ces terres fertiles et prospères qui firent leur renom, les cisterciens ont dû les drainer, et les amender, construire des digues, creuser des canaux, déplacer le lit des rivières, dévier les crues, et inventer des stratagèmes de toutes sortes afin de rendre le site habitable.

A l'instar des fleuves qui séparent les pays, les rivières qui coulent près des plus anciennes abbayes constituaient souvent des frontières politiques ou ecclésiastiques. La plupart de ces terres improductives étaient transformées en un établissement fertile et prospère qui devenait en outre (au moins au début) une zone tampon permettant d'éviter d'éventuels conflits.

L'Exordium Cistercii, un des documents les plus anciens de l'Ordre, a peut-être contribué à alimenter le mythe que les moines cisterciens avaient recherché délibérément des emplacements malsains pour fonder leurs abbayes. Il y est dit que lorsque Robert et ses vingt-et-un compagnons quittèrent Molesme et arrivèrent à leur nouvelle maison, Cîteaux leur apparut comme « un lieu d'horreur et une vaste solitude » et qu'ils entreprirent de « transformer la solitude qu'ils avaient trouvée en une abbaye ». En réalité, « l'horrible et vaste solitude » fait référence au cantique de Moïse dans le Deutéronome (32, 10) et ne saurait être prise au pied de la lettre.

Apprivoiser l'eau

L'apprivoisement de l'eau est une des principales préoccupations des habitants de la vallée, car c'est la topographie des lieux qui préside aux décisions architecturales. Les besoins en eau étaient essentiellement de trois types : domestique, liturgique et industriel.
L'eau à usage domestique servait à cuisiner, à nettoyer, à diluer l'encre, ainsi qu'à des besoins hygiéniques comme la toilette, la lessive, le rasage, la tonsure, les latrines et le soin des malades à l'infirmerie.
Dans la liturgie, on l'utilisait pour les ablutions, l'eau bénite et le lavement des pieds. Pour tous ces usages, l'eau était fournie par le lavabo du cloître.
Les applications industrielles concernaient principalement les moulins et les forges, dont le mécanisme était actionné par l'eau d'un bief ou directement par la rivière. En agriculture, base de l'économie de la plupart des établissements cisterciens, l'eau était également omniprésente (irrigation, drainage, abreuvement des bêtes). Enfin la pisciculture, qui représentait une part non négligeable des activités de l'abbaye, fournissait une des bases de l'alimentation monastique et certaines abbayes construisaient de vastes systèmes de viviers pour répondre à ces besoins.

Les monastères cisterciens disposaient de deux systèmes de distribution d'eau.
Le "système externe" [22] utilisait directement l'eau de la rivière la plus proche. Lorsque l'eau ne pouvait être amenée à l'abbaye, c'était l'abbaye qui allait à l'eau. L'exemple de Sénanque [23] montre que, s'il était préférable d'orienter le plan de l'église pour satisfaire aux exigences liturgiques et symboliques, lorsque le site ne pouvait être aménagé de façon traditionnelle, l'orientation était modifiée afin d'adapter le plan aux conditions topographiques. En fin de compte, c'était le pragmatisme qui l'emportait.
Le « système interne » alimentait l'abbaye en eau pure. L'eau en provenance d'une source située plus haut, arrivait sous pression en passant par un système de conduites relativement élaboré. Le point de résurgence à l'intérieur de l'abbaye était la fontaine du cloître, mais de nombreuses installations hydrauliques étaient parfois nécessaires [24].

Construire

Comment les cisterciens construisaient-ils leur abbaye et sur quel plan ? Comme le prouve la fréquence des déplacements de la plupart des abbayes cisterciennes, le premier site, qu'il fut choisi ou offert, remplissait rarement les conditions requises. La communauté se déplaçait alors de quelques centaines de mètres ou allait s'installer beaucoup plus loin à la recherche d'un cadre de vie plus propice.

Le noyau de la fondation n'était pas constitué par les bâtiments mais par la communauté, qui devait prendre le temps de se stabiliser, de s'établir et de créer une économie viable. Les structures primitives, à savoir l'oratoire, le réfectoire, le dortoir, l'hôtellerie et la porterie, ne correspondent absolument pas aux abbayes en pierre qui nous sont parvenues. Les premiers bâtiments n'étaient pas plus élaborés que des cabanes d'ermites. Les structures temporaires, devaient souvent être utilisées plus longtemps que prévu, mais il est impossible de déterminer cette durée, variable en fonction des conditions locales.

Si aucun plan précis n'était imposé pour les premières constructions, les nouveaux bâtiments, exigés par la croissance rapide d'un grand nombre de communautés, devaient obéir à certaines directives. Les cisterciens, dont le texte fondateur est la Règle de saint Benoît (réinterprétée), se sont tout naturellement inspirés du plan bénédictin, en l'adaptant à leurs exigences, pour construire leurs abbayes. Le plus ancien plan modèle de monastère bénédictin est celui de Saint-Gall. Les lieux destinés aux différents membres de la communauté sont regroupés : le noviciat pour les novices, l'infirmerie pour les vieillards et les malades, l'hôtellerie pour les visiteurs et enfin les enclos, les étables et les écuries pour les animaux. Toutes les activités nécessaires à la vie commune –repas, réunions, repos, lecture, etc.- se déroulent dans les galeries du cloître ou dans les salles qui l'entourent.

L'architecture cistercienne ne marque pas une rupture avec le passé mais une continuité, tout comme le mode de vie adopté par l'Ordre. On a cru pendant longtemps que le plan d'une abbaye cistercienne pouvait être facilement reconstitué à partir des vestiges d'un ou de deux murs. En fait des fouilles sérieuses ont révélé une grande diversité dans les dispositions et la construction sur les différents sites et on n'a jamais trouvé deux abbayes strictement identiques. Les modifications apportées par les cisterciens au plan bénédictin –tracé du chevet des églises, réfectoire perpendiculaire plutôt que parallèle au cloître et développement des bâtiments des convers- sont apparemment des solutions empiriques.

Les différentes parties d'un plan cistercien correspondent aux différents types d'activité. Chaque bâtiment, ou chaque ensemble de salles, devait fournir le lieu le plus propice possible à l'exercice de telle ou telle fonction : liturgique, contemplative, domestique, intellectuelle ou économique. On peut considérer que trois des côtés du cloître correspondent à la triade traditionnelle anima, spiritus, corpus, l'âme, l'esprit et le corps. La galerie orientale correspond aux activités intellectuelles (anima) [25], la galerie septentrionale ou de la collatio correspond aux activités spirituelles (spiritus) [26] et la galerie du réfectoire opposée à l'église correspond aux activités corporelles (corpus) [27]. Quant à la galerie occidentale elle est réservée aux frères convers [28].

- Au nord ou au sud (en fonction de l'orientation du cours d'eau s'élève l'église [29], bâtiment spirituel par excellence (spiritus). Au XIIe siècle, le plan basilical cruciforme était le plus répandu dans l'Occident latin et c'est celui qu'adoptèrent les cisterciens [30]. Les dimensions, les matériaux, la hauteur et le type d'élévation ou de voûtement des églises cisterciennes n'obéissent à aucune règle précise [31].

- L'aile orientale, qui correspond aux activités intellectuelles (anima), regroupe d'abord la sacristie et l'armarium, puis la salle capitulaire. En continuant vers le sud, on trouve des portes ou des arcades qui ouvrent en général sur des pièces plus petites ou des passages. Le nombre de baies n'est pas fixé, mais on peut citer les accès au parloir, à l'escalier du dortoir [32], au passage [33] qui conduit dans la partie située à l'est du cloître ainsi que la porte de la salle des moines qui pouvait entre autres servir de scriptorium. A l'étage, on trouve le dortoir et les latrines.

- Le côté opposé à l'église a trait aux besoins physiologiques (corpus) : chauffoir, cuisines [34], réfectoire [35], cellier, lavabo.

- Quant au quatrième côté, l'aile occidentale [36], domaine réservé aux frères convers, elle constitue une des innovations les plus importantes de l'architecture cistercienne.

Si l'implantation des bâtiments réguliers suit, dans la plupart des abbayes, le même plan général, en revanche lorsqu'on quitte le noyau formé par le cloître, c'est la topographie et le fonctionnalisme qui dictent l'agencement des constructions. L'eau constitue bien entendu une puissance organisatrice de tout premier ordre et les structures qui en ont besoin doivent dans tous les cas être implantées sur des cours d'eau ou à proximité. Un autre facteur important est le regroupement des dépendances selon leur fonction ou selon les membres de la communauté qui les utilisent.

Certaines structures étaient destinées intégralement à la vie monastique : le noviciat [37] pour les novices, l'infirmerie [38], pour les moines âgés ou malades, le cimetière [39] pour les frères décédés, et à une date ultérieure, la bibliothèque [40] et le logis abbatial [41] et la prison [42].
Outre ces bâtiments à usage strictement monastique, un examen, même rapide, des plans tardifs fait apparaître toute une panoplie de jardins, potagers, vergers, bassins et viviers, ainsi qu'une multitude d'autres structures utilitaires : grange intra muros, ateliers et bâtiments à usage industriel (moulins, forge, ateliers de tissage, tanneries), bâtiments destinés à la préparation de la nourriture et des boissons (boulangerie, brasserie, malterie, glacière, grenier), étables et enclos pour animaux.

L'entrée du monastère avec la porterie [43] et l'hôtellerie [44] s'est progressivement étoffée et a fini par constituer une « zone d'accueil » [45] pour les pèlerins, les indigents et autres visiteurs, avec généralement son propre dortoir, son réfectoire, son infirmerie [46] et sa chapelle. Enfin on élevait un mur d'enceinte [47] tout autour de l'abbaye.

Ces bâtiments ne constituaient qu'une petite partie des vastes domaines que certains monastères ont fini par posséder. De nombreuses granges ou fermes disséminées dans toute la campagne environnante, des moulins, des champs, des pâturages, des carrières, des mines et des fours complétaient les possessions de la communauté et permettaient de développer toutes sortes d'activités agricoles et industrielles.

Chaque génération de moines a vécu avec son temps et avec les problèmes auxquels elle était confrontée, proposant des solutions essentiellement empiriques. Lorsque nous admirons « le résultat final », nous devons avoir toujours à l'esprit qu'il ne s'agit que de l'état des lieux au moment où l'abbaye s'est figée, la plupart des liens entre les différentes parties et les différentes époque étant aujourd'hui occultés. Aussi est-il parfois difficile de déterminer l'utilisation première d'un élément, encore plus de savoir pendant combien de temps telle fonction est restée en vigueur ou combien de fois elle a été transformée. Une abbaye, comme n'importe quelle maison, est une entité douée de vie, dont les changements sont le reflet des époques qu'elle a traversées.

Gérer et exploiter le domaine [48]

C'est par souci de fidélité à la Règle que les fondateurs de Cîteaux ont remis en valeur le « travail des mains ». Là encore, l'historiographie s'est maintes fois penchée sur la conception économique du domaine chez les cisterciens du XIIe siècle. La réserve seigneuriale et les tenures propres aux bénédictins sont remplacées par un domaine [49] exploité par les moines eux-mêmes, et divisé en unités territoriales appelées "granges" [50]. Ce système permettait de conserver l'autonomie de l'abbaye, en confiant l'administration et la mise en valeur des domaines [51]à des frères convers, entièrement voués aux tâches matérielles. Ces derniers étaient secondés le plus souvent par des ouvriers agricoles à l'intérieur des granges.

L'octroi de la liberté personnelle aux paysans remédia de façon très originale au problème de la pauvreté toujours accrue, tout en donnant des résultats économiques meilleurs. Les moines aussi travaillaient autant à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'abbaye.

En suivant à la lettre les statuts dits "de 1134", l'économie cistercienne sortait délibérément du système seigneurial en refusant aux moines la possession de terres habitées par des séculiers, assujetties au cens et à la dîme, pour ne vivre que du travail de leurs mains. A l'origine, cette administration économique nouvelle et la promotion sociale des paysans, provoquèrent une extension des domaines cisterciens qui va de pair avec les grands défrichements du XIIe siècle, encore que l'historiographie récente tende à démontrer que les Cisterciens n'en sont pas les initiateurs [52]. Il s'agissait d'une révolution lente mais efficace, à mesure que les fondations cisterciennes se multipliaient en Europe. Le succès vint principalement de la conjoncture économique du XIIe siècle qui rendait le vieux système obsolète et favorisa la production de produits industriels, de céréales et de viande pour les villes nouvelles. La nouveauté vint principalement de l'intensification de l'élevage [53], le travail manuel des moines et des convers, l'isolement des granges par rapport au système seigneurial [54]et l'exemption des dîmes, des taux et des redevances [55]. L'épargne et les bénéfices expliquent un enrichissement rapide l'Ordre.

Depuis une trentaine d'années des perspectives nouvelles ont été ouvertes, tant au niveau de l'organisation de leur espace rural [56]que des diverses exploitations cisterciennes : maîtrise des eaux [57], viticulture [58], pêche [59], métallurgie [60], charbonnage [61], exploitation du sel [62], etc... Mais ces différents travaux montrent aussi combien au cas par cas, les Cisterciens durent s'adapter aux circonstances et souvent même renoncer à l'idéal primitif de la Carta caritatis. La réaction des pouvoirs féodaux, en 1153, les obligea à revenir pour la première fois sur les statuts primitifs, pour le cas précis de Tre Fontane à Rome, c'est-à-dire à autoriser la possession de châteaux, églises et revenus y afférents. Mais le ver était dans le fruit dès 1147, année où la congrégation de Savigny, qui jouissait de ce type de biens défendus, fut intégrée à l'Ordre [63]. C'est plus tard, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et surtout au siècle suivant que, malgré les interdictions des statuts, les abbayes renoncèrent aussi au faire-valoir direct, commençant à affermer les granges pour compenser la chute du nombre de convers. Ceux-ci, aux origines de l'Ordre, avaient représenté une valorisation par rapport aux paysans de l'époque précédente, puisqu'ils n'avaient pas de familles à nourrir. Mais contrairement aussi à celles-ci, ils ne se reproduisaient pas, reportant ainsi l'effort sur les vocations, qui, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, se ralentirent considérablement.


[22] Pour en savoir plus : La rivière, retenue en général par une digue, puis canalisée, fournissait l'énergie hydraulique aux moulins et aux forges. Elle était ensuite utilisée pour l'évacuation des déchets par l'intermédiaire d'égouts souterrains construits tout autour de l'abbaye.

[23] Pour en savoir plus : La Sénancole coule du nord au sud dans un vallon très étroit entouré de collines escarpées. Afin de pouvoir garder la disposition traditionnelle des salles autour du cloître, on a été obligé de faire pivoter tout l'axe de l'abbaye de 90° vers le nord. Par conséquent, l'église avec son autel a été construite au nord, mais on a pu ainsi tirer le meilleur parti du cours d'eau pour l'évacuation des déchets des latrines qui seront construites à l'extrémité du dortoir.

[24] Pour en savoir plus : puits, réservoirs de décantation ou de stockage, systèmes de trop-plein, vannes, valves de réduction de pression etc. On trouve également d'autres systèmes, comme les citernes destinées à recueillir les eaux pluviales dans les régions soumises à de fortes variations saisonnières. L'abbaye de Fontfroide, qui se trouve dans une région aride, près des Pyrénées, inondée à certaines époques de l'année par des pluies torrentielles, utilisait ce système. Le réservoir de 19 mètres de long sur 5,5 de large est un excellent exemple de l'ingéniosité déployée par les cisterciens en matière de techniques hydrauliques.

[25] Pour en savoir plus : Par rapport aux autres galeries, le mur oriental était relativement chargé et percé de nombreuses ouvertures : une porte menait à la sacristie et à la bibliothèque ; au moins trois grandes baies s'ouvraient sur la salle capitulaire ; un escalier, utilisé de jour, permettait d'accéder au dortoir, enfin le parloir et d'autres passages donnaient également sur cette galerie. Cet espace était très utilisé. La tabula lignea qui servait de gong pour convoquer toute la communauté, y était accroché, ainsi que la tabula, sur laquelle on inscrivait dans la cire des annonces diverses. L'activité dans la galerie orientale se concentrait en grande partie autour de l'armarium où les livres étaient enfermés à clef, sous la responsabilité du chantre, puisque c'est là que les moines pratiquaient la lectio divina ou la répétition des textes destinés à être lus au réfectoire ou à l'office. Au départ les « armoires » entre l'église et la salle capitulaire, étaient aménagées dans de simples niches dans le mur oriental, avant qu'une véritable bibliothèque ne soit installée dans le prolongement de la sacristie.

[26] Pour en savoir plus : C'est dans la galerie adossée à l'église, appelée « cloître de la collatio » que les moines s'asseyaient à la fin de la journée pour écouter la lecture qui précède l'office de complies, plus particulièrement les collationes (Conférences) de Jean Cassien, dans lesquelles l'auteur rapporte ses entretiens avec les grands maîtres du monachisme oriental.
C'est aussi dans cette partie du cloître qu'avait lieu le mandatum, ou lavement des pieds. Cette cérémonie hebdomadaire était un rappel de l'humilité et de la charité envers son prochain, en souvenir du Christ lavant les pieds de ses disciples.

[27] Pour en savoir plus : S'y déroulaient les activités de nature physiologique, en particulier celles qui nécessitaient l'utilisation de l'eau. Le lavabo, qui était parfois la seule source d'eau pure à l'intérieur de l'abbaye, était construit dans cette galerie. Les lavabos sont de deux types. Le premier, la fontaine isolée avec souvent plusieurs vasques dans lesquelles l'eau retombait en cascade, était très répandu sur le continent. De forme circulaire ou parfois polylobée, elle était conçue de façon à ce que tout son pourtour fût accessible. Les conduites souterraines amenaient sous-pression l'eau d'une source située en contre-haut. L'eau remontait ensuite à travers une colonne centrale jusque dans la vasque supérieure ou dans un élément ornemental, d'où elle coulait vers les niveaux inférieurs. Etant donné les dimensions de ce genre d'ouvrage, il était rarement construit à l'intérieur même de la galerie mais au bord du préau, en règle générale en face de la porte du réfectoire.
Le second type, un bassin ou auge placé contre un mur, caractérisait les établissement anglais, mais on peut également en trouver aux Pays-Bas. Il était situé dans la galerie, en général adossé au mur du réfectoire, et abrité sous les voûtes du cloître.

[28] Pour en savoir plus : La dernière galerie, à l'ouest, qui longeait la ruelle et le bâtiment des convers, reliait les autres parties du cloître. Il semblerait toutefois que les deux parties de l'abbaye aient été moins cloisonnées qu'on ne le pense. Lorsque le nombre de frères convers diminua au cours des siècles suivants, la ruelle des convers fut dans certains cas annexée à la galerie occidentale ou le cloître agrandi et la galerie reconstruite.

[29] Pour en savoir plus : L'église était placée sur la partie la plus élevée du terrain, même si, en général, c'était le dernier édifice qu'on construisait autour du cloître. Les dimensions étaient sans aucun doute prévues dans le plan du cloître. L'église est orientée, c'est-à-dire que l'extrémité où se trouve l'autel (appelée chevet, abside ou sanctuaire) fait face à l'est.

[30] Pour en savoir plus : Il arrive qu'à l'instar de plusieurs églises d'abbayes de cisterciennes, certaines abbatiales de monastères d'hommes soient à nef unique. Toutefois, le plan le plus fréquent, chez les hommes, reste le plan basilical en croix latine avec nef à collatéraux, chevet, transept et une ou plusieurs chapelles ouvrant à l'est de chacun des croisillons. Dans certaines églises, l'abside est rectangulaire ou carrée, de même que les quatre, six, parfois huit chapelles, plan que l'historiographie a retenu sous le nom de « plan bernardin » ou « plan-type », alors que peu de plans d'abbatiales construites avant 1153 (la mort de saint Bernard) nous sont parvenus, et qu'en outre le plan a été repris dans certaines églises des autres filiations. Beaucoup d'églises cisterciennes ont opté pour un type de chevet très courant dans les édifices romans : le chevet en hémicycle ou polygonal. On trouve parfois une combinaison des différentes formes dans un même édifice.

Le sanctuaire est situé dans le chevet et surélevé par rapport au reste de l'église. Le transept facilitait la circulation et était particulièrement adapté pour recevoir des chapelles à l'est pour la célébration des messes privées. La croisée du transept est l'intersection entre le vaisseau du transept et celui de la nef. Le clocher surmontait la croisée du transept. La nef d'une église cistercienne était divisée en trois parties distinctes appelées chœurs. Le premier choeur était réservé à la prière des moines et des novices. Au milieu du chœur des moines se dressait un pupitre sur lequel était posé soit l'antiphonaire (recueil des chants de l'office), soit le graduel (chants de la messe), et qui était éclairé par une lampe. Les stalles qui servaient de sièges aux moines étaient disposées en U contre les piliers. L'arrière-chœur, appelé aussi rétro-chœur, réservé aux infirmes ou aux vieillards, les novices circulant d'un chœur à l'autre. Le troisième choeur, qui occupait la partie occidentale de la nef était réservé aux frères convers. L'espace libre derrière le chœur des convers accueillait les personnes étrangères à la communauté.

[31] Pour en savoir plus : Les seules caractéristiques communes à tous les édifices étaient la simplicité des lignes, le soin apporté à l'exécution et aux finitions (moulures, chapiteaux, qualité de la pierre et perfection de la taille…) et les vitraux en grisaille de verre incolore et translucide. L'élévation à un niveau est la solution la plus simple car elle comporte juste l'étage des grandes arcades qui ouvrent sur les bas-côtés. Les église-halles, très répandues en Allemagne, ont une élévation à un niveau, mais comme les voûtes latérales s'élèvent à une hauteur proche de celle de la voûte centrale, les divisions en vaisseaux disparaissent pour n'offrir à la vue qu'un vaste ensemble ressemblant à une halle. Lorsqu'on dispose au dessus des grandes arcades un étage de fenêtres hautes, l'église a une élévation à deux niveaux. C'est la disposition la plus commune des églises cisterciennes car elle permet à la nef de recevoir un éclairage direct. L'élévation à trois niveaux fut très utilisée dans des églises monumentales non cisterciennes dès la fin du XII e siècle et au cours du XIIIe siècle, jusqu'à devenir un élément caractéristique de la construction gothique. L'étage intermédiaire, appelé triforium, comporte des arcatures qui donnent sur un passage très étroit pratiqué dans le mur au-dessus des bas-côtés. Ce parti fut utilisé dans certaines grandes églises cisterciennes du XIIIe siècle.

La construction d'une église cistercienne peut prendre des formes très variées, en fonction des techniques et des matériaux disponibles dans chaque région et à chaque époque. L'édifice est supporté à l'extérieur par les murs gouttereaux et à l'intérieur par les supports qui reçoivent les retombées des grandes arcades. Les formes de ces supports sont très variées. Le voûtement des églises cisterciennes offre également une grande diversité : voûtes en berceau, voûtes en berceau brisé très utilisées par les cisterciens, voûtes d'arêtes dont la construction était assez difficile, voûtes sur croisée d'ogives dont le rôle est primordial dans la création du style gothique et que les cisterciens s'empressèrent d'adopter.

Le choix du nombre des fenêtres et de leur emplacement est important. On constate une préférence très marquée pour les ouvertures rondes (oculi) dans les premiers édifices cisterciens et pour les combinaisons de trois baies : par exemple deux fenêtres en lancette ou trois lancettes de même hauteur surmontées d'un oculus, ou bien une grande fenêtre encadrée par deux plus petites.

[32] Pour en savoir plus : L'escalier montant du cloître au dortoir était utilisé par les moines pendant la journée pour se rendre aux latrines, situées à l'extrémité de l'étage, et au dortoir, en début d'après-midi pour faire la sieste. Cet escalier de jour était indispensable, car l'autre escalier du dortoir donnait directement dans l'église et n'était utilisé pratiquement que la nuit ou aux premières heures de la journée.

[33] Pour en savoir plus : Le passage faisait communiquer le cloître avec les champs et les jardins qui s'étendaient à l'est. Il arrive qu'on y garde le trésor du monastère, encore que plusieurs autres endroits pouvaient également convenir, puisque dans certaines abbayes, c'est la sacristie qui remplissait ce rôle. Mais dans la mesure du possible, les chartes, titres, documents et objets précieux étaient gardés sous clef dans un coffre à l'intérieur d'une pièce également fermée à clef.

[34] Pour en savoir plus : Le travail de la cuisine, comme d'autres tâches, était confié à tour de rôle aux moines pendant une semaine, du samedi au samedi. Les tâches débordaient le strict cadre de la cuisine. Chaque jour il fallait préparer au moins deux mets cuits et un troisième à base de fruits ou de légumes de saison, lorsqu'il y en avait. Si la viande était formellement interdite, œufs et poisson étaient autorisés certains jours. Le pain, nourriture de base au Moyen Age, étaient cuit dans les fours de l'abbaye. Les vestiges et certains éléments dénichés ici et là permettent de dire qu'elles ressemblaient beaucoup aux cuisines des autres établissements monastiques de l'époque, sauf pour ce qui est de leur emplacement. Ici elles sont en effet entre les deux réfectoires. Elles devaient être avant tout fonctionnelles et c'est cet aspect qui prime dans les premières constructions tout comme dans les modifications ultérieures.

[35] Pour en savoir plus : Si la topographie le permettait, le réfectoire était construit perpendiculairement au cloître plutôt que parallèlement, comme le voulait la tradition bénédictine. Ce changement de disposition avait sans doute pour objectif de dégager plus d'espace pour le bâtiment des convers dans l'aile occidentale et suffisamment de place pour construire une cuisine permettant de desservir le réfectoire des moines comme celui des convers ainsi que d'autres structures liées aux besoins matériels ou domestiques (réserves, chauffoir, parloir du cellérier).

Si le plan rectangulaire était le plus répandu, les dispositions intérieures offraient quant à elles une grande diversité. On trouve des espaces à un seul vaisseau, sur croisée d'ogives ou encore les salles couvertes de charpentes apparentes. Le réfectoire peut être divisé par un rang de colonnes, ou par deux rangs de colonnes en trois vaisseaux. Pratiquement partout de grandes fenêtres laissent abondamment pénétrer la lumière.

Le repas de midi que l'on prenait à l'heure de sexte ou de none, était composé de deux mets cuits pour toutes les tables. Saint Benoît recommande qu'on lise à haute voix pendant les repas et décrit en détail cette activité. Le lecteur entrait en fonction le dimanche pour une semaine, mais à la différences des autres tâches, la lecture n'était pas confiée à tout le monde. Pendant la lectio divina, le lecteur semainier s'entraînait à répéter son texte à haute voix dans le cloître pour parfaire la prononciation et la prosodie. Comme les autres livres, ceux qui étaient lus pendant le repas devaient être à l'origine rangés dans l'armarium du cloître. Par la suite, comme pour les autres livres spécialisés, on tint à garder les livres du réfectoire à portée de main et certaines abbayes possèdent d'admirables exemples de ces mini-armaria.

[36] Pour en savoir plus : L'histoire architecturale de l'aile occidentale du cloître suit de près l'histoire institutionnelle des convers. Aux XIIe et XIIIe siècles, période à laquelle ont été construites la plupart des abbayes, il fallait prévoir des structures appropriées pour accueillir une main-d'œuvre nombreuse. L'entrée des convers dans l'Ordre, puis le formidable accroissement des effectifs, posait un problème architectural que le plan bénédictin ne permettait pas de résoudre. Les frères convers avaient besoin d'un réfectoire, d'un dortoir, de latrines, d'un parloir, d'ateliers, d'une infirmerie, d'un espace de rangement pour les outils etc. Les frères convers devaient également disposer de leur propre entrée dans l'église et de leur propre espace pour pouvoir assister aux offices. Dans la plupart des monastères, un passage, la ruelle des convers, courait le long de l'aile occidentale, entre la galerie du cloître et le bâtiment des convers.

Les immenses structures mises en place aux XIIe et XIIIe siècles n'avaient plus lieu d'être à partir du XIVe siècle quand on assiste au déclin du nombre de frères convers. Les bâtiments étaient alors transformés pour d'autres usages ou même laissés à l'abandon. En dépit de ces démolitions et remaniements, les bâtiments anciens qui sont parvenus jusqu'à nous sont assez nombreux pour offrir un magnifique témoignage de cette architecture. Parfois l'aile occidentale est divisée en deux vaisseaux, à Pontigny deux vaisseaux de six travées par cinq colonnes, sur lesquelles reposent les voûtes. De format plus réduit, certains bâtiments des convers ne comportaient qu'une nef unique, comme au Thoronet et à Fontfroide, mais dans ces deux abbayes, les frères convers disposaient de deux corps de bâtiments distincts. Le bâtiment des convers pouvait être divisé en trois vaisseaux. On en a de bons exemples en France, à Clairvaux, Vaucelles et Longuay, avec toutefois des différences d'échelle.

[37] Pour en savoir plus : La Règle de saint Benoît prévoit un lieu à part pour les novices, sans préciser toutefois s'il s'agit d'un bâtiment distinct, où ils étudieront, prendront les repas et dormiront. Par exemple, du temps de saint Bernard, le noviciat de Clairvaux était apparemment dans la salle des moines à l'extrémité sud de l'aile orientale, mais les solutions adoptées dépendaient du nombre de novices, de la nature de l'enseignement et même du climat. Il est fort possible que dans la plupart des abbayes les novices vivaient dans la salle des moines et dormaient dans le dortoir commun, peut-être dans une zone séparée du reste de la communauté par une cloison.

[38] Pour en savoir plus : Les coutumiers du XIIe siècle nous apprennent que les malades étaient divisés en trois groupes : premièrement les moines qui venaient de subir la saignée, qui étaient des malades temporaires, le deuxième groupe, une sorte d'état intermédiaire, était composé de moines dont l'état de santé exigeait qu'ils fussent exclus du chœur, quant au troisième, il regroupait tous les moines qui séjournaient à l'infirmerie, de ceux qui souffraient de maladies graves et étaient alités.

L'infirmerie fonctionnait un peu comme un mini-monastère. Le silence était observé et la célébration des offices se déroulait exactement comme dans la communauté. L'emplacement réservé à la salle des malades dans les premiers monastères cisterciens n'est pas vraiment connu. Au XIIIe siècle, les cisterciens entreprirent la construction d'infirmeries spacieuses en pierre, telles que les splendides édifices qui sont conservés à Ourscamp et Eberbach, ainsi que d'autres tout aussi magnifiques en brique, comme à Aduard aux Pays-Bas. Ces structures monumentales sont toutes implantées à l'est du cloître et offrent les mêmes dispositions : une grande salle, une « cuisine du gras » où on préparait la viande, un réfectoire, une chapelle et des latrines. Dans les grands abbayes, cet ensemble ouvrait parfois sur son propre cloître.

La salle principale de l'infirmerie était éclairée par de grandes fenêtres qui permettaient également d'aérer la pièce. Cette salle pouvait être chauffée en hiver. A la fin du XIVe siècle, la notion de vie privée s'impose et ces grandes salles vont suivre la même évolution que les dortoirs et seront divisées en chambres individuelles.

[39] Pour en savoir plus : Les Ecclesiastica officia décrivent de façon très précise les dispositions à prendre lorsqu'un moine est à l'agonie, puis lorsqu'il meurt. Après les derniers rites et l'office des morts, le moine est enterré de façon anonyme. Ce n'est qu'au XVIIe siècle que fut introduite la coutume de marquer l'endroit d'une croix en bois sur laquelle on inscrivait le nom du moine et l'année de sa mort.

Le cimetière était normalement situé contre l'église, du côté opposé au cloître, et parfois légèrement à l'est. Certains grands monastères avaient plusieurs cimetières réservés aux différents groupes de la communauté. Quant aux abbés, ils étaient souvent inhumés sous le cloître, entre la salle capitulaire et l'église, ou bien dans la salle capitulaire ou dans l'église. Les laïcs qui rendaient l'âme dans l'abbaye étaient enterrés dans le cimetière des laïcs.

[40] Pour en savoir plus : La construction de grandes bibliothèques à l'extérieur du cloître est à l'origine –une conséquence directe de l'introduction vers 1450 de l'imprimerie à caractères mobiles. Durant la période précédente, des solutions ponctuelles avaient été trouvées à l'accroissement des collections de livres : division de l'espace autrefois réservé à la sacristie seule, utilisation d'espaces, qui ne sont plus limités à l'espace entre l'église et le chapitre, comme prévu à l'origine par le Chapitre Général. Dans le contexte de l'accroissement de collections de livres dans certaines abbayes, quelques statuts édictés au XVe siècle incitent les abbés à mettre en place et à assurer l'entretien de grandes bibliothèques. Mais là encore, les solutions adoptées vont être dictées par la situation de chaque abbaye. Il semble toutefois que de nombreux monastères aient choisi l'aile occidentale, laissée à l'abandon, pour résoudre ce problème. Un statut de 1459 demande également aux abbés de répertorier en bonne et due forme leurs collections. Les remarquables catalogues des bibliothèques de Cîteaux (1480) et de Clairvaux (1472) sont les meilleurs témoignages de la façon dont cette injonction a été mise en œuvre.

Une grande bibliothèque en 1450 ne contenait en fait que cinq cents à mille livres, et la grande majorité des abbayes possédaient des collections bien plus modestes. Mais dans la seconde moitié du siècle, on assiste à une véritable explosion, traduisant l'accueil particulièrement enthousiaste que les moines cisterciens ont réservé à l'imprimerie. De nouvelles grandes bibliothèques matérialisent cette évolution : à Cîteaux (1509) ou à Clairvaux (1495-1503). Des bibliothèques aussi spectaculaires que celle de Cîteaux, encore conservée (28 mètres sur 8, couverte de six voûtes sur croisée d'ogives et éclairée par six grands fenêtres percées dans les murs nord et sud) ont été bâties ailleurs qu'en France, mais toujours dans des abbayes qui disposaient de moyens substantiels. Dans plusieurs édifices allemands (Himmerod au début du XVIe siècle, Kaisheim entre 1458 et 1479, Salem entre 1494-1510), on peut suivre l'évolution d'une pièce voûtée, où les livres étaient simplement entreposés, à une véritable bibliothèque, au sens moderne du terme.

[41] Pour en savoir plus : L'évolution vers un logis abbatial distinct est assez logique : du dortoir commun on passe à la chambre privée située à proximité, puis de la chambre à une suite (salle de réception, chambre d'hôte, chambre de l'abbé, latrines) et enfin à une structure distincte : la maison de l'abbé avec des chambres à l'étage, une chapelle, une cuisine et des communs. Cette maison pouvait être une nouvelle construction ou une structure existante remaniée. On choisissait souvent les infirmeries, car ces bâtiments complètement indépendants étaient implantés légèrement à l'écart du cloître et devaient, dans beaucoup de cas, être remplacés par des structures plus vastes et modernes.

Des maisons pour les abbés existaient dès le XIIe siècle, bien qu'elles ne soient mentionnées qu'exceptionnellement. Il est intéressant de noter que saint Bernard disposait de sa propre chambre dans les premiers bâtiments de Clairvaux avant la construction du grand monastère. Dans les années 1160 Aelred, le célèbre abbé de Rievaulx, disposait de sa propre maison, un bâtiment à étage long de plus de 30 mètres avec une grande salle et des quartiers pour les domestiques, entre l'infirmerie et le dortoir des moines. Et il est incontestable qu'à la fin du Moyen Age nombre d'abbés disposaient d'un logis à l'écart du reste de la communauté. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on entreprit la construction de nombreux logis ou palais abbatiaux, mais il ne faut pas oublier que le système de la commende avait été introduit bien avant cette période. Ces résidences la plupart somptueuses, n'ont rien de cistercien et ressemblaient plutôt aux châteaux ou aux pavillons de chasse auxquels ces seigneurs étaient habitués.

[42] Pour en savoir plus : Malgré l'énonciation de divers châtiments voire de mesures d'excommunication envers les moines coupables et récalcitrants, saint Benoît ne fait pas allusion aux prisons monastiques, et on ne sait à quelle époque ces dernières ont fait leur apparition. Un statut de 1206 autorise les abbayes à construire une prison, puis en 1230 il est précisé que ces bâtiments doivent être « solides et bien clos ». Certaines maisons, au XIIIe siècle, s'étaient vues accorder le droit de pendre les malfaiteurs. Il semble également que certaines abbayes passaient des accords avec les autorités séculières locales, qui leur permettaient d'utiliser leurs prisons. Certaines maisons n'étaient pas assujetties aux procédures juridiques normales, c'est-à-dire que, dans certains cas, les terres de l'abbaye n'étaient pas du ressort de la juridiction des autorités séculières. Il convient toutefois d'insister sur le fait que la situation était particulière à chaque pays, à chaque époque et à chaque abbaye. La prison n'est pas construite selon un modèle architectural et son emplacement n'obéit à aucune règle.

[43] Pour en savoir plus : L'entrée de l'enclos monastique était généralement gardée par au moins deux porteries : une ou plusieurs dans le mur d'enceinte, puis une autre, plus importante, à proximité des lieux réguliers. Les porteries étaient des édifices majeurs, aussi bien matériellement que symboliquement, et la porterie, avec l'hôtellerie toute proche, faisait partie des cinq structures indispensables pour l'installation des moines cisterciens sur un nouveau site.

Les porteries en pierre qui sont parvenues jusqu'à nous sont pour la plupart des bâtiments à étage avec deux portes ouvrant sur des passages voûtés, l'un pour les piétons et le deuxième pour les véhicules. L'étage est réservé au logement du portier et un escalier débouchait sur la porte près de l'entrée principale. La porterie avait normalement une chapelle ante portas, en face de l'entrée principale.

[44] Pour en savoir plus : L'hôtellerie avait un dortoir, une cuisine et un réfectoire, et pouvait être de fort belles proportions. Dans le premier siècle de la fondation de l'Ordre, la table de l'abbé, où ce dernier prenait ses repas avec des hôtes triés sur le volet, se trouvait dans l'hôtellerie. Par la suite, l'abbé disposa de sa propre maison, avec sa propre salle et une table plus raffinée. L'hôtellerie ne pouvait se passer de latrines.

[45] Pour en savoir plus : La zone de la porterie est complexe, et seuls de rares exemples ont été étudiés; d'une part parce que l'importance de la fonction d'interface de ces zones entre les moines et le monde extérieur n'a vraiment été reconnue que récemment, et d'autre part parce que beaucoup ont été radicalement transformées ou tout simplement rasées à la suite de la désaffectation des monastères.

L'ensemble de la porterie permettait de répondre aux différents besoins de ceux qui venaient frapper à la porte du monastère : pèlerins, marchands, hôtes, pauvres et infirmes. Il faisait également office de « centre de tri » en fonction de la situation et de l'origine sociale des visiteurs.

[46] Pour en savoir plus : Dans cette zone, on trouvait souvent une infirmerie pour les laïcs où étaient soignés les malades et les pauvres qui venaient chercher assistance auprès de l'abbaye. Des recherches récentes en Angleterre ont permis de mettre en lumière l'œuvre remarquable menée par les cisterciens pour apporter des soins médicaux aux pauvres de la région, mais sur le continent, de telles infirmeries sont également attestées. Certes l'extension de l'assistance médicale dans les villes rendait la présence des hôpitaux monastiques moins indispensables, mais les abbayes cisterciennes étaient établies loin des centres urbains, dans les campagnes où la maladie, la misère et les accidents faisaient peut-être plus de ravages.

[47] Pour en savoir plus : Il semblerait que la fixation définitive des limites du domaine monastique au XIIIe siècle et les troubles du XIVe siècle aient contraint les moines à élever des murs pour délimiter et protéger leurs terres, quand les fossés, les cours d'eau et autres frontières naturelles ne constituaient plus une protection suffisante. Ces murs remplissaient par ailleurs une autre fonction, peut-être tout aussi importante, qui était de délimiter « l'espace sacré », le retrait symbolique du monde, et permettaient d'un point de vue plus pratique de marquer le domaine qui appartenait au monastère. Logiquement le mur ne pouvait donc être élevé qu'une fois les limites du domaine définitivement établies.

[48] : La responsabilité du texte de la partie « Gérer et exploiter le domaine » texte incombe à Thomas Falmagne. Outre de nombreuses références ponctuelles, j'ai utilisé BERMAN, C.H. Les cisterciens et le tournant économique du XIIe s., dans Bernard de Clairvaux. Histoire, mentalités, spiritualité. Colloque de Lyon-Cîteaux-Dijon, Paris, 1992, p. 155-177 (Sources chrétiennes, 380) pour quelques distinctions fondamentales et WILLIAMS, D.H., The Cistercians in the Early Middle Ages, written to Commemorate the Nine Hundredth Anniversary of Foundation of the Order at Cîteaux in 1098, 1998 pour quelques exemples.]

[49] Pour en savoir plus : L'acquisition de terres dans les premières années d'un monastère, couplée avec la dotation initiale, put aboutir à des domaines d'une grandeur très variable. On estime qu'en Europe centrale, certains domaines pouvaient atteindre, comme à Lubiaz, 245.000 ha., tandis qu'en Europe occidentale des domaines comme à Furness (80 .000 ha.) devaient être rares. La moyenne, comme à Villers, devait s'équilibrer autour de 10.000 ha.

Les motifs de donation sont divers : promesse d'un obit, préoccupations en vue du paradis, don avant la croisade ou un pèlerinage et évidemment dot des futurs moines. L'achat, condamné par les statuts, a dû être rare à haute époque, tandis que les échanges furent fréquent afin de regrouper les parcelles. Les grandes granges de l'Ordre, souvent plus étendues qu'un village ou une paroisse, furent donc créées pour rassembler des propriétés contiguës (ce qu'on appelle le remembrement), jusqu'à ce que l'abbaye soit seule propriétaire d'un immense territoire.

[50] Pour en savoir plus : La taille des granges varie en fonction de celle des circonscriptions dont elles étaient le centre. D'un bâtiment simple, on pouvait passer à un monastère en miniature, avec enceinte, porterie, hôtellerie, chapelle, chauffoir, réfectoire et dortoir, voire des structures industrielles. En principe, une grange ne devait pas être éloignée de plus d'une dizaine de kilomètres du monastère, afin que les convers puissent y revenir pour la messe dominicale, mais les exceptions sont nombreuses. Il n'est pas rare qu'une grange cistercienne prenne la place d'implantations antérieures, voire plusieurs villages, ce qui supposa des transferts de population ou des adaptations de statuts, les serfs étant rendus à la liberté ou devenant convers.

Le nombre de granges a considérablement varié selon les abbayes. On trouve des abbayes avec 25 granges ou plus dans le sud de la France, en Flandre ou dans le Yorkshire. En Bourgogne, les grandes abbayes comme Cîteaux en comptaient une vingtaine, le nombre moyen étant plus proche de la douzaine. Toutefois, ces chiffres sont à rapporter avec la taille du domaine que les granges couvraient. Pour 400-500 ha aux Dunes ou à Villers, certaines granges de Poblet comptaient jusqu'à 1.000 ha., mais il s'agissait surtout de pâturages. Dans certains pays, des granges énormes couvraient en fait une nature montagneuse ou désertique.

[51] Pour en savoir plus : L'économie cistercienne est souvent mixte : même lorsqu'il s'agissait d'une économie pastorale, on ne pouvait faire l'impasse sur l'agriculture, et vice-versa, afin de maintenir l'autarcie économique de la grange et de fournir en biens le monastère.

[52] Pour en savoir plus : Les fois où les moines prirent part aux défrichements, c'était en des emplacements où l'Ordre avait été précédé par des groupes érémitiques. Ce qui a créé la confusion, c'est que l'Ordre acquit souvent des terroirs dans des régions d'occupation relativement récente.

[53] Pour en savoir plus : Le pastoralisme était avant tout sylvestre, ce qui explique qu'il ait été souvent pris pour une participation aux grands défrichements. Les premières donations semblent affectées à l'élevage porcin pour lequel l'Ordre acquérait des droits de pannage et de glandage dans les forêts. Mais les forêts étaient l'occasion d'autres revenus : bois, fruits forestiers et miel. Toutefois, la possession d'énormes forêts en Angleterre ou en Europe centrale posa des problèmes spécifiques, notamment de nombreux conflits avec les seigneurs locaux, qui gardaient parfois le droit de chasse.

Puis au fur et à mesure de la déforestation, l'élevage des porcs fut remplacé par celui du bétail. Quand ils n'utilisèrent pas les moutons, les chèvres pour leur propre usage (lait, fromage), les cisterciens bénéficièrent du droit de pâture, l'exemption de la dîme et du tonlieu pour développer les transhumances de courte distance (et ainsi augmenter la quantité de fourrage disponible) et vendre leurs animaux bien moins cher que la concurrence. Les sources importantes de revenus était évidemment la viande qu'ils ne pouvaient consommer qu'en petite quantité pour les infirmes du monastère, le cuir et la laine, surtout pour les abbayes anglaises à destination du continent à partir de la Flandre.

L'historien a du mal à fixer l'étendue des cheptels, puisqu'on ne sait pas toujours déterminer si les chiffres couvrent l'ensemble ou une grange, d'une année creuse ou bénéfique. Il reste que les dotations primitives montrent évidemment des disparités entre le continent (4000 moutons à Cambron), et l'Angleterre à la même période (18000 moutons à Fountains), où d'ailleurs les pâtures sont en général plus étendues.

[54] Pour en savoir plus : Indépendantes, ces granges pouvaient prendre des décisions sans avoir à consulter d'autres propriétaires et les bénéfices étaient récoltés par la seule abbaye. On suppose en outre qu'il y eut une augmentation des productions brutes, les moines propriétaires étant davantage disposés à rationaliser et à promouvoir des techniques moins pénibles et des outils plus efficaces.

[55] Pour en savoir plus : Ce statut qui aida à acquérir richesses et terres comportait l'exemption des redevances de marché et des droits de passage, ainsi que des impôts nationaux, féodaux et des prélèvements pour les croisades. Les relations avec les centres urbains impliquèrent que, contrairement à l'idéal primitif d'érémitisme, les moines possédèrent rapidement des maisons urbaines, entrepôts ou immeubles dont la valeur locative alla en grandissant.

[56] Pour en savoir plus : L'essence même du travail des mains était au Moyen Age le travail agricole. Les types de céréales produites dépendait évidemment des sols et du temps et variaient donc considérablement. On privilégiait partout le blé, mais plus encore l'avoine. Le seigle n'était souvent qu'un complément en France ou en Italie, mais il était la céréale fondamentale dans les nouveaux essarts. Localement on cultivait également l'orge, le millet et le maïs, comme en Europe centrale.

Les moulins ne devaient être destinés qu'à l'usage monastique et ne pouvaient en aucun cas être une source de revenus, même si l'incorporation de monastères déjà établis a vite ruiné cet idéal. De plus les moines durent affronter de nombreux litiges avec leurs voisins lorsque les moines pratiquaient en amont des améliorations qui réduisaient le flot de la rivière ou au contraire quand leurs barrages inondaient les terres. Les moulins à vent (le premier est attesté en Angleterre vers 1220) ont été utilisés par les cisterciens uniquement dans les régions maritimes ou dans les estuaires.

[57] Pour en savoir plus : Outre domestiquer la vallée pour installer une abbaye, les cisterciens, ont, le cas échéant, gagné sur la mer pour installer de nouvelles granges, prévenu les catastrophes maritimes par des systèmes de canaux et d'écluses. Ailleurs, ils ont drainé et irrigué pour permettre les pâtures dans les pays chauds.

[58] Pour en savoir plus :Chaque monastère avait son jardin, plusieurs bénéficiaient d'un verger. Dans les régions de climat plus froid, où la viticulture n'était pas possible, les fruits, surtout les pommes, étaient favorisés. La tradition historiographique lie Cîteaux à la viticulture, mais mutatis mutandis on peut faire la même remarque qu'à propos des défrichements, c'est-à-dire que les moines n'ont le plus souvent pas effectué eux-mêmes les plantations, mais ils rationalisèrent l'exploitation. En Bourgogne, certains celliers avaient la taille de granges, avec leur chapelle, leur réfectoire, leur dortoir, avec à la tête un convers. Même si dans les régions productrices, les moines étaient autorisés à boire du vin, la majorité de la production était destiné à la vente, réalité que les statuts ont eu tendance à minimiser. Mais à la fin du XIIe siècle, le trafic du vin cistercien se faisait à grande échelle, les moines négociant l'exemption de tonlieux.

[59] Pour en savoir plus : Le poisson était largement consommé dans les réfectoires cisterciens. La pêche et la conservation revenait aux convers, ainsi que le séchage et le salage. Outre la pêche en mer ou en rivière, de nombreuses abbayes possédaient des viviers, vingt-et-un à Morimond, et ce dès le XIIe siècle, puisque le grand vivier de Clairvaux est attesté en 1146. Cela supposait parfois de lourds travaux d'aménagements de la rivière et d'installation de grands réservoirs.

[60] Pour en savoir plus :En Angleterre, dans le Harz, en Bohême et en Silésie en particulier, l'extraction tantôt du cuivre, du fer, du plomb, voire de l'argent, alla de pair avec de véritables complexes industriels, parfois au détriment du devoir d'hospitalité. On imagine qu'exemption des droits d'exploitation du sol, lorsque l'abbaye découvrait les richesses minières, ne dut pas aller sans querelles et chicanes.

[61] Pour en savoir plus :Plusieurs abbayes anglaises étaient établies à côté de sources carbonifères, mais sur le continent, on possède plusieurs attestations en France, en Saxe, mais aussi au Val-Saint-Lambert, près de Liège, où le convers Nicolas est cité comme maître houiller en 1317, mort en 1330 et remplacé par le convers Lambert de Freloux. Vers 1350, l'abbaye afferme les mines.

[62] Pour en savoir plus : Le sel était beaucoup utilisé au Moyen Age. Partie de l'alimentation, le sel était surtout un moyen de préservation de la nourriture. En particulier, le besoin de sel augmentait pour les abbayes qui tiraient un bénéfice de la pêche ou qui fabriquaient du fromage. Mais le sel était aussi utilisé en tannerie. Au Moyen Age, le sel était rarement extrait de carrières, mais plutôt obtenu par évaporation d'eau de mer. Les monastères concernés possédaient des salines au bord de l'Atlantique ou de la mer baltique, mais l'exemption de tonlieux sur le trafic fluvial fit aussi de certaines abbayes suisses et autrichiennes des centres où le sel fut une source de revenus importants.

[63] Pour en savoir plus :D'autres écarts par rapport aux principes ont été notés ponctuellement dans certaines monographies d'abbayes, déjà pour le XIIe siècle : une certaine forme d'avouerie en Allemagne, acquisition de biens soumis au gage à Poblet, obtention de terres liée à l'admission de novices trop jeunes ou de membres de la famille du donateur à Gimont et Berdoues, payement d'annuités aux bienfaiteurs à Hauterive. Plus généralement, l'achat de biens -même urbains-, a commencé dès la mort de saint Bernard, même à Clairvaux.

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