D'après Terryl N. Kinder, L'Europe cistercienne, Zodiaque 1998 et La Vie cistercienne, hier et aujourd'hui, Cerf-Zodiaque, 1998. Textes compilés et retravaillés par Thomas Falmagne.
II. L'organisation de la vie dans une abbaye cistercienne
Les membres de la communauté
L'opus Dei et la journée cistercienne
Le langage des signes
La clôture et l'habit
Les membres de la communauté
Selon la Règle de saint Benoît, les cénobites vécurent sous une Règle, la règle bénédictine et un abbé. Les Cisterciens retinrent les charges instituées par la Règle; ils en ajoutèrent d'autres qu'ils estimèrent nécessaires à la bonne marche de toute communauté. Ils appelèrent ces frères « officiers ». Ce sont : le prieur, le sous-prieur, le maître des novices, le sacristain (et son aide), le chantre, aussi statutairement le bibliothécaire (et son aide), l'infirmier, le cellérier (et son aide), le réfectorier, l'hôtelier, le portier (et son aide); y seront bientôt ajoutés le maître des convers et le vestiaire. Mais les frères de la communauté n'en restent pas moins tous moines; ils peuvent aussi se répartir selon d'autres critères. Ainsi on trouve en communauté :
- Des moines clercs, qui sont "lettrés" (savent lire), peuvent imposer une antienne, entonner un psaume; certains parmi eux sont prêtres, diacres, sous-diacres, acolytes.
- Des moines qui ne savent pas lire, ne peuvent ni imposer une antienne ni entonner un psaume, ni même sonner les cloches.
- Des novices, c'est-à-dire de nouveaux frères, en formation [15], non encore agrégés à la communauté par un engagement ou une profession.
- Des convers ou des frères laïcs (barbus) particulièrement affectés au service de l'économie; certains vivent habituellement au monastère, la plupart vivent dans les granges.
- Des infirmes.
- Des familiers, hommes et femmes, attachés au monastère, dévoués et liés à la communauté. Ils bénéficient de ses suffrages durant leur vie et à leur mort.
De cette manière, aux XIIe et XIIIe siècles, la communauté monastique n'était composée que d'une minorité de moines ou de moniales car si les cisterciens refusaient l'admission de jeunes gens, ils favorisaient largement l'entrée de frères convers.
Les convers étaient des religieux laïques [16]qui prononçaient des vœux monastiques mais dont la vie au sein de l'abbaye était plutôt orientée vers le travail manuel que vers la célébration de la liturgie. Les frères convers s'occupaient de tout ce qui avait trait à la gestion quotidienne des biens de l'abbaye : élevage des troupeaux de bétail, défrichement des terres et assèchement des marais, culture des champs, construction et réparation des bâtiments, achat et vente des produits sur les marchés locaux, et parfois ils servaient de messagers et de domestiques. Les XIIe et XIIIe siècles ont été, sans conteste, l'âge d'or des convers [17].
L'opus Dei et la journée cistercienne
Toutes les activités devaient se dérouler entre le lever et le coucher du soleil, d'où des variantes dans l'horaire en fonction des saisons. L'activité principale des moines et des moniales était la célébration de l'opus Dei, « l'oeuvre de Dieu », qui s'exprimait pleinement dans les sept heures de la journée et l'office de nuit.
Ces obligations liturgiques étaient accompagnées du travail manuel [18] et de la lectio divina [19] , principale forme de dévotion cistercienne à côté de la prière à l'office [20]et de la prière personnelle [21] En été le travail manuel occupait les moines plus longtemps (près de six heures), en raison de l'allongement des jours et de l'augmentation des travaux agricoles qu'il fallait effectuer pour subvenir aux besoins de l'abbaye. En hiver, les nuits étant plus longues (près de neuf heures), les moines dormaient plus longtemps et consacraient moins de temps au travail. Ainsi les moines ne prenaient qu'un repas (au lieu de deux l'été) et disposaient de longues périodes de lecture, en particulier environ quatre heures et demie entre matines et laudes. La célébration des heures canoniales était au coeur de l'opus Dei, soit sept durant les sept heures diurnes : laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies, lesquelles sont complétées traditionnellement par un office de nuit appelé soit vigiles, matines ou nocturnes.
Les frères convers suivaient un horaire assez différent. Ils se levaient après que les moines avaient fini l'office de nuit et consacraient une grande partie de leur journée aux activités manuelles, récitant les offices sur leur lieu de travail. Le dimanche et les jours fériés, leur emploi du temps était plus proche de celui des moines.
Le langage des signes
Les premiers pères du monachisme ont tous mis l'accent sur le silence. "Instrument des bonnes oeuvres" pour saint Benoît, le silence fut repris par la plupart des règles postérieures comme l'un des principes fondamentaux de la vie religieuse. Pourtant pour faire face aux activités de la vie quotidienne il était indispensable de disposer d'un moyen de communication. L'utilisation du langage des signes semble remonter au tout début du monachisme, mais le premier témoignage d'un système organisé de signes visuels remonte à la fondation de Cluny.
Saint Odon (879-942) imposa d'utiliser des gestes pour quasiment tous les échanges. A partir du XIe siècle, l'expansion de Cluny poussa de nombreuses communautés disséminées dans toute l'Europe à adopter les signes clunisiens ou des variantes. Comme à Cluny, les premiers signes cisterciens servaient à communiquer des informations pratiques et non à la conversation. Au cours des siècles suivants, l'observance d'un silence absolu devint moins rigoureuse chez les cisterciens, tout comme chez les clunisiens. Ce relâchement ne pouvait qu'entraîner la disparition des systèmes de signes, devenus inutiles.
La clôture et l'habit
Afin de garantir des espaces d'intimité et favoriser le recueillement, moines et moniales ont déterminé, dans chaque abbaye, un périmètre, à l'intérieur duquel ils ou elles n'admettent personne qui ne soit de la communauté. Au contraire des moines qui circulent beaucoup, les moniales ne peuvent elles-mêmes franchir ces limites, qui, selon les temps et les lieux, sont matérialisées par des murs, des grilles, des portes verrouillées ou entrebâillées. Dès les origines, les Cisterciens ont exigé des femmes une stricte cloture pour garantir leur retraite. Pourtant, les Cisterciennes sont souvent sorties et ont reçu bon nombre d'amis, au sein même de l'espace clos, sans que cela soit, nécessairement, cause d'irrégularités graves et de scandales. La clôture a souvent été une pierre d'achoppement entre les hommes d'Eglise et les religieuses.
A l'époque de Bernard de Clairvaux l'habit du moine cistercien se limitait à une tunique, une coule, un scapulaire, une ceinture, des bas et des souliers, le tout "simple et peu coûteux". La tunique était une chemise en laine, solide, couvrant le corps des épaules jusqu'aux chevilles et dotée de longues manches et d'un large col. La coule est l'habit de dessus traditionnel du moine. Les coules des cisterciens étaient plus petites que celles des bénédictins, et apparemment moins chaudes, car la Summa Cartae caritatis interdit formellement les coules fourrées à l'extérieur. La tunique et la coule étaient en laine écrue et non teinte, d'où le surnom des cisterciens : "moines blancs". Le scapulaire était un long tablier noir dont les pans, devant comme derrière, arrivaient légèrement au-dessus du genou. Il servait à protéger la tunique lorsque le moine s'affairait aux travaux manuels. La tunique, la coule et le scapulaire étaient tenus à la taille par une ceinture ou une bande d'étoffe. Pour se protéger les pieds, les moines avaient des bas en laine et deux paires de chaussures, une pour le jour et une autre pour la nuit.
Les informations dont nous disposons sur l'habit des moniales et des frères convers sont moins précises. Pour ce qui est des derniers, ils devaient former un tableau plus hétéroclite que les moines. Les Usus conversorum, qui datent du milieu du XIIe siècle, parlent de cape, tunique, bas, bottes, chaussons et d'une sorte de petite coule couvrant les épaules et la poitrine. Il semble qu'à cette époque la coule et la cape des frères convers étaient d'une couleur plus foncée que celles des moines (gris foncé ou brun), distinction renforcée au cours des siècles suivants où le brun fut réservé aux frères convers et le blanc aux moines.
Les moniales cisterciennes se caractérisaient par le port du voile : noir pour les religieuses professes et blanc pour les novices et les soeurs converses. Tout comme les moines, les religieuses portaient une tunique en laine recouverte d'un scapulaire, selon les circonstances, mais elles n'avaient pas de coule, signe extérieur distinctif des frères. Elles portaient en revanche un long manteau, ou cape, sur leur tunique, qui ressemblait à une coule sans capuchon.
[15] Pour en savoir plus : Après ses premières visites et quelques séjours prolongés dans le monastère, une personne peut être considérée comme postulant. Sans porter encore d'habit religieux, il sera associé pendant quelques mois à la vie des frères, priant et travaillant comme eux, bien que des allègements soient prévus. S'il persévère, le postulant revêtira son premier habit monastique et deviendra novice. Le noviciat est le temps de l'apprentissage proprement dit. Il faut au moins un an, mais souvent davantage, pour initier le débutant aux fondements de la vie spirituelle et lui faire découvrir les sources principales et les usages de sa tradition monastique. A la fin du noviciat, le jeune moine s'engage pour une durée limitée, devenant ainsi profès simple. Enfin, après quelques années, il prononce les voeux qui l'unissent définitivement à sa communauté comme profès solennel. A côté du voeu d'obéissance, on prononce deux voeux spécifiques de stabilité et de conversion de vie, qui incluent les voeux classiques de chasteté et de pauvreté.
[16] Pour en savoir plus : Le statut religieux des convers constitue l'originalité par rapport au système bénédictin où les paysans à qui incombaient la culture et l'élevage du domaine étaient des laïcs. Une fois les convers admis, ils ne devaient pas être traités comme des travailleurs salariés ou des citoyens de seconde classe, mais comme des frères religieux dont le mode de vie méritait le même respect que celui des moines. Les frères convers étaient pourtant différents par l'habit, l'origine sociale et le niveau d'instruction.
[17] Pour en savoir plus : L'aide matérielle fournie par les frères convers pendant la période de forte expansion de l'Ordre fut à ce point essentielle que leur présence devint indispensable. La relation harmonieuse entre les convers et les moines décrite dans l'Exordium parvum et la Summa cartae caritatis ne fit pas long feu. Les frères convers vivaient à part ; ils avaient des offices et des usages différents et généralement ce qui se passait dans l'église ou au chapitre ne les regardait pas. En outre, à la fin du XIIIe siècle, la société agraire connaît en Europe une évolution qui met un terme à un grand nombre de menaces des siècles passés, et qui permet désormais de chercher la sécurité ailleurs que dans les monastères cisterciens. Les vocations vont donc devenir plus rares; et les abbayes, qui dépendaient toujours des frères convers pour assurer leur autosuffisance économique, devront accepter des compromis. Au début du XIVe siècle on commença à adopter un autre système de gestion des biens ruraux : les terres étaient affermées à des fermiers plus ou moins sérieux qui payaient en échange un loyer régulier. Le phénomène atteignit partout un point critique après les ravages de la peste noire en 1347-1350. Il est certain qu'à partir de la fin du XIVe siècle, l'institution des convers ne joue plus un rôle majeur dans l'économie cistercienne.
[18] Pour en savoir plus : Le travail est une dimension importante de la vie monastique cistercienne. Il est inhérent à la condition du moine comme à celle de tout homme qui doit travailler pour subsister. Il est par ailleurs collaboration à l'oeuvre de la création et aussi un facteur d'équilibre dans la vie quotidienne. Les industries développées par les Cisterciens sont assez étonnantes et sont souvent le fruit du hasard ou des circonstances historiques. Certains monastères investissent dans des productions très contemporaines : électrolyse à Acey, photocomposition à La Melleray. Certaines communautés de la famille cistercienne se livrent à des activités éducatives, comme les Bernardines, ou à des activités apostoliques, thérapeutiques ou d'enseignement comme dans certaines communautés de l'Ordre de Cîteaux. Le travail a une dimension spirituelle, car, pendant le travail, les moines continuent à prier. Enfin, le travail en commun aide la communauté à grandir dans la fraternité.
[19] Pour en savoir plus : C'est une lecture en silence, lente, méditée, priée d'un texte de la Bible ou d'un passage d'un Père de l'Eglise. Elle se pratique souvent ensemble, parfois dans la chambre et cela une ou plusieurs fois par jour. Ce n'est pas une recherche intellectuelle, c'est une lecture qui doit toucher le coeur. Dans la tradition cistercienne, à la suite de saint Bernard et de saint Aelred, on aime donner une note affective à la prière.
[20] Pour en savoir plus :L'office c'est la prière officielle de l'Eglise. Il permet, à qui le désire, de prier en communion avec le reste de l'Eglise. Sept fois par jour la communauté se réunit pour prier. L'office comprend des psaumes, des hymnes, la lecture ou l'écoute de la Parole de Dieu, une prière d'intercession. L'eucharistie est au coeur de la journée et l'office en est le rayonnement. Dans l'ensemble, l'office cistercien essaie d'être authentique, simple et sobre. La polyphonie (le chant à plusieurs voix) y est peu pratiquéet les mélodies sont faciles à suivre. De même il n'y a pas de fioritures dans l'accompagnement à l'orgue.
[21] Pour en savoir plus : Cette forme de prière silencieuse peut surgir à n'importe quel moment de la journée, il n'y a pas de lieu ou d'horaires fixes. Fréquemment un moine "attrape" un mot, une phrase de l'office ou tout simplement reprend le texte de l'évangile du jour et cette Parole de Dieu nourrit sa prière pendant la journée. Ainsi, le moine tend vers la prière continuelle.