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D'après Terryl N. Kinder, L'Europe cistercienne, Zodiaque 1998 et La Vie cistercienne, hier et aujourd'hui, Cerf-Zodiaque, 1998. Textes compilés et retravaillés par Thomas Falmagne.


I. Présentation historique

Le monachisme occidental et saint Benoît

Molesme et la fondation de Cîteaux

Les moniales cisterciennes

Expansion et réforme

Après la Révolution

Qui fut le premier cistercien ? La réponse spontanée à cette question est Robert de Molesme, même si certains optent plutôt pour Etienne Harding. On évoque très souvent Bernard de Clairvaux, bien que son rôle dans la fondation de l'Ordre soit moins important que la renommée dont il jouit. Il nous faut évoquer le pape Grégoire le Grand (590-604), dont les idées et les écrits ont contribué pour beaucoup à la pensée et à la spiritualité de l'Ordre monastique fondé presque cinq siècles après sa mort. Le but de l'Ordre de Cîteaux ne fut pas de proposer une nouvelle spiritualité, mais de revenir aux sources d'une ancienne spiritualité -celle de la Règle de Saint Benoît (v. 480-v. 546-550) (et, avant Benoît, des Pères du désert) qui, d'après les fondateurs cisterciens, avait été altérée et était devenue inopérante. Ils désiraient revenir à la Règle dans ce qu'ils pensaient être son interprétation la plus pure et la plus stricte, en la dépouillant de tous les éléments superflus qui étaient venus s'y greffer au cours des siècles.

Le monachisme occidental et saint Benoît

Dans la Règle, le coeur de la vie monastique est l'accomplissement de l'opus Dei, l'oeuvre de Dieu, qui comprend en premier lieu la célébration des huit offices liturgiques (sept le jour et un la nuit) qui rythment la journée monastique. En dehors des offices, les moines sont occupés par le travail, la lecture, le repas ou le sommeil, car Benoît, qui avait appris des Pères du désert que l'"oisiveté est ennemie de l'âme" considérait qu'il était imprudent de laisser un quelconque moment libre. Cependant, malgré la sagesse et les qualités humaines qu'elle renferme, la Règle ne commença à se développer réellement que deux siècles après sa rédaction, grâce à Charlemagne (v. 742-814) et à son fils, Louis le Pieux (778-840).

L'année 910, date de la fondation de Cluny, près de Mâcon, dans le sud de la Bourgogne, marque le début d'un renouveau du monachisme occidental. Cluny représentait une tentative courageuse, et réussie, de remonter la mauvaise pente et de redonner à la vie monastique l'esprit véritable de la Règle de saint Benoît. Toutefois, malgré ses abbés, sa piété, sa dévotion à la Règle, sa stricte observance et sa rigueur, qui contribuaient à faire de la réforme clunisienne un exemple pour tous les autres monastères, Cluny était, par certains aspects, tout le contraire de l'idéal cénobitique du désert. Au fil des années, des dons fréquents et généreux avaient afflué. La grande église dépassait en splendeur et en dimensions tous les édifices de l'époque. La liturgie était longue et très développée. Enfin les abbés, puissants et respectés, étaient trop impliqués à l'extérieur de la clôture, dans le siècle. Nombreux étaient donc les moines et les abbés de l'époque qui manifestaient leur mécontentement. Les XIe et XIIe siècles ont été marqués par différents mouvements qui voulaient appliquer une observance plus stricte de la Règle de saint Benoît ou revenir aux idéaux oubliés du désert. Bruno de Cologne fonde la Chartreuse; alors que l'on assiste à la naissance des Grandmontains, des Prémontrés, des Gilbertins, de la congrégation de Savigny et de bien d'autres.

Molesme et la fondation de Cîteaux

Ce mouvement fut également à l'origine de l'abbaye de Molesme, en Bourgogne, fondée en 1075 par saint Robert. La nouvelle abbaye, fondée sur des terres offertes par Hugues, seigneur de Maligny, connut un succès retentissant. Une quinzaine d'années après sa fondation, Molesme ressemblait à n'importe quelle abbaye bénédictine prospère de son époque. Cela n'était pas du goût de Robert qui quitta l'abbaye, fut contraint de revenir, puis devant l'impossibilité d'arriver à un compromis, se rendit auprès de Hugues de Die, archevêque de Lyon pour lui proposer l'établissement d'une nouvelle fondation. Il obtint la bénédiction de l'archevêque, et c'est ainsi que dans les premiers mois de l'année 1098, accompagné de vingt-et-un moines, il quitta Molesme pour s'installer dans la vallée de la Saône, à vingt-deux kilomètres au sud de Dijon.

Au départ, la nouvelle fondation était simplement appelée « le Nouveau Monastère », puis en 1119 elle prit le nom du site qui l'avait accueillie, « Cîteaux ». Suite au retour de Robert à Molesme à l'automne 1099, l'abbatiat du nouveau monastère fut confié à Albéric et à sa mort, le 26 janvier 1109, l'anglais Etienne Harding prit sa succession. Etienne était un homme lettré et érudit, un habile organisateur et un administrateur expérimenté qui entretenait en outre d'excellents rapports avec les nobles seigneurs des environs. Sous son abbatiat quatre abbayes-filles virent le jour, entre 1113 et 1115, et c'est à partir de ce moment que nous pouvons vraiment parler de la fondation d'un nouvel "Ordre". En 1113, alors qu'on entreprenait la fondation de la première abbaye-fille, La Ferté-sur-Grosne, un jeune homme de noble famille appelé Bernard arriva à Cîteaux, en provenance de Fontaines-lès-Dijon. En 1114, une deuxième maison fut établie à Pontigny, avec à sa tête Hugues de Mâcon, un des compagnons de Bernard. L'abbaye de Clairvaux, dont le premier abbé fut Bernard alors âgé de vingt-cinq ans, et l'abbaye de Morimond, près de Langres, furent toutes deux fondées en 1115.

Chaque nouvelle maison devait être économiquement indépendante, mais avait des comptes à rendre à l'abbaye qui l'avait fondée. [1] L'exemption de la juridiction épiscopale permit à l'Ordre de Cîteaux de mettre au point deux institutions qui fit sa force : le système de visites des abbés-pères et le Chapitre Général annuel.

L'abbé-père devait visiter une fois par an ses abbayes-filles pour s'assurer de leur bon fonctionnement. Cette procédure n'est pas entièrement originale puisqu'elle remonte aussi aux origines de l'Ordre de Vallombreuse, mais l'inspiration vient évidemment de la convention entre Molesme avec Aulps signée en 1097, sous l'abbatiat de Robert, le fondateur de Cîteaux.

L'Ordre cistercien se caractérise par une organisation arborescente. Cîteaux est le tronc principal d'où partent quatre branches-mères : La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond. Chaque monastère était comme un nouveau rameau sur une branche mère et pouvait à son tour fonder des abbayes, mais ces dernières seront toujours rattachées à l'une des cinq lignées primitives. Chaque abbé devait se rendre chaque année au Chapitre Général autour de la fête de la Sainte Croix (14 septembre) et à la suite desquels des statuts étaient promulgués. Depuis la fin du XIIe siècle, le Chapitre était assisté par un comité de définiteurs nommés par l'abbé de Cîteaux, le Définitoire.

Notre connaissance des origines de Cîteaux vient de ce que nous conservons plusieurs « textes primitifs » réunis ou non en « Constitutions cisterciennes » ou « Livre des Usages ». Il s'agit d'abord de textes historiques, l'Exordium Cistercii ou l'Exordium parvum, qui justifie la sortie (exordium) par les Cisterciens du monde bénédictin [2] et d'un texte constitutionnel, la Carta caritatis. La confirmation de cette dernière par le pape Calixte intervint en 1119, mais on la connaît sous trois recensions différentes, la Carta caritatis prior, la Summa cartae caritatis et la Carta caritatis posterior. A ces textes sont associés les capitula et les instituta, compte-rendus des sessions du Chapitre Général, que l'on révisa entre 1147 et 1151, en vue de l'approbation papale en 1152, soit trente-trois ans après l'approbation du pape Calixte. Les Instituta Capituli generalis primitifs, amendés et complétés sur certains points chaque année, feront l'objet de sommes ou « Livres de Définitions » [3]. Enfin les Ecclesiastica officia [4] et les Usus conversorum [5], les coutumiers de l'Ordre, règlent des détails domestiques, les premiers à l'usage des moines, les seconds à l'usage des convers.

Les moniales cisterciennes

Le premier monastère de moniales véritablement cisterciennes a été fondé à l'initiative d'Etienne Harding, dont le projet fut soumis à l'évêque et au chapitre cathédral de Langres ainsi qu'à la famille du duc de Bourgogne. L'abbaye fut finalement établie au Tart, à une douzaine de kilomètres au nord-est de Cîteaux, et sa charte rédigée en 1132. Une charte plus tardive, émise entre 1196 et 1200, déclare que Le Tart est la "maison-fille de Cîteaux" et que l'abbé de Cîteaux est responsable de l'observance de la Règle et de la vie monastique de l'abbaye. A l'époque l'abbesse n'était pas élue mais nommée par l'abbé de Cîteaux qui pouvait la déposer, s'il y avait lieu. Le temps passant, l'abbaye devint la maison-mère de dix-huit couvents et, comme l'exigeait l'organisation de l'Ordre, l'abbesse devait les visiter [6].

L'uniformité ne semble pas avoir été imposée car les coutumes et l'horaire étaient très variés. Au début du XIIIe siècle, les maisons de moniales qui avaient un quelconque lien avec l'Ordre étaient si nombreuses qu'une méthode d'incorporation des moniales et d'administration plus organisée et officielle s'imposait. Un statut de 1213 établit que "dorénavant les couvents ne pourront être incorporés à l'Ordre qu'à la condition qu'ils adoptent une clôture stricte". En outre, aucune abbaye de femmes ne pourra établir de nouvelles fondations sans l'accord du Chapitre Général. Le succès poussa même le Chapitre Général de 1228 à émettre un décret interdisant de nouvelles maisons. Il ne pouvait pas empêcher un couvent d'observer les règles de vie cisterciennes, mais il ne s'engageait ni à lui offrir un soutien spirituel, ni à assurer les visites régulières.

Les femmes pénètrent de façon massive dans l'univers religieux du XIIIe siècle. Au diocèse de Liège et dans l'empire, des religieuses occupent une place de choix dans l'histoire de la mystique; plusieurs sont inscrites dans la mouvance cistercienne : Ide de Nivelles (morte en 1231); Lutgarde de Tongres (morte en 1246); Béatrice de Nazareth (morte en 1268), Ide de Léau (morte en 1273); Ide de Louvain (morte vers 1300) sans compter la mystique Mechtilde de Hackeborn (morte vers 1299) et la grande théologienne Gertrude de Helfta (morte vers 1302). Ces femmes ont faim de Dieu et en témoignent dans des discours et des comportements empreints d'affectivité. Elles cultivent l'art de parler de l'indicible et de l'expérience vécue au cours de leur rencontre avec Dieu. Elles sont inspirées par les textes de Bernard de Clairvaux et de son ami Guillaume de Saint-Thierry, mais il faut aussi souligner l'influence des Dominicains et des Franciscains, leurs maîtres spirituels et biographes. Leur vie vouée à un idéal pénitentiel est un constant itinéraire de conversion fondé sur le repentir et la mortification, non sans une certaine propension à la démesure. Selon leurs biographes, elles arborent toutes les facettes de la perfection monastique : humilité, obéissance, chasteté, pauvreté vécue et attention aux pauvres.

L'incorporation de maisons de femmes déclina en même temps que le mouvement des mulieres religiosae, ces femmes saintes qui recherchaient une reconnaissance officielle, les unes acceptant la clôture et devenant cisterciennes et d'autres sœurs béguines qui vivaient leur vocation entre le monde et le cloître [7].

Expansion et réforme

Avec le support de la papauté, des rois et des évêques, l'influence de saint Bernard dans l'expansion de l'Ordre fut décisive. A sa mort, trois cent cinquante monastères furent établis dont soixante-huit par Clairvaux. La véritable envolée se produisit entre 1129 et 1139 et un tel dynamisme [8]suscita bien des problèmes : incorporation de monastères qui gardent un coutumier non conforme à l'esprit de la Carta caritatis, choix d'implantations difficiles, difficultés pour les abbayes-mères de pouvoir effectuer les visites annuelles, danger des prélèvements trop fréquents d'effectifs qui épuisent les abbayes-mères. La ligne de Clairvaux compta jusqu'à 350 monastères, Morimond plus de 200, Cîteaux une centaine et seulement une quarantaine pour Pontigny et moins de vingt pour La Ferté [9].

Cette expansion assure aux Cisterciens une place prépondérante non seulement au sein du monachisme européen mais aussi dans la vie culturelle, politique et économique. Ils prennent part aux grands événements de la vie de l'Eglise. Reconquête de la Terre sainte : des cisterciens prêchent la troisième croisade (1188-1192); certains y participent personnellement. Evangélisation du Midi de la France et lutte contre les cathares, dont la doctrine est condamnée et combattue par l'Eglise; les Cisterciens précèdent les Dominicains sur ces territoires; ils y assurent la prédication et organisent la répression de l'hérésie. Missions de christianisation : les Cisterciens protégés par le bras séculier pénètrent en Prusse et dans les provinces baltiques. Défense des intérêts du Saint-Siège : la querelle entre le pape et l'empereur se prolonge; les Cisterciens soutiennent les visées théocratiques du pontife. Engagement dans la vie pastorale : de nombreux cisterciens deviennent évêques ou légats du pape, chargés des plus hautes affaires de l'Eglise.

En 1354, l'Ordre comptait 690 maisons d'hommes ; toutefois l'administration d'un Ordre s'étendant du Portugal à la Suède, de l'Irlande à l'Estonie et de l'Ecosse jusqu'en Sicile était une tâche qui prenait des proportions effrayantes. Il n'eut donc d'autre choix que celui de s'adapter à l'époque et aux conditions nouvelles. Cette organisation étendue et variée qu'était l'Ordre cistercien a dû se diviser au XVe siècle en sous-groupes de même obédience, unis par une culture et une langue communes, afin d'assurer la survie de l'ensemble. Les fondateurs de Cîteaux auraient sans doute désapprouvé l'orientation de certains changements et adaptations. Ainsi le rôle joué par les cisterciens dans les ordres militaires, en particulier en Espagne, et la part croissante des activités pastorales constituaient autant d'écarts par rapport aux idéaux primitifs. Par ailleurs l'administration de l'abbaye reposait, en théorie, exclusivement sur l'abbé; d'où l'influence néfaste sur la vie de la communauté des abbés mondains, ambitieux et corrompus menant une vie peu conforme à la Règle ou des abbés absents, lesquels n'étaient pas rares au XVe siècle.

Déjà en 1335, le pape Benoît XII, alias Jacques Fournier, abbé de Fontfroide, avait mis au point une réforme pour ses frères cisterciens. Son intention était de reconsidérer l'organisation de l'Ordre en fonction des besoins du moment, tout en rétablissant les valeurs primitives de pauvreté, de simplicité et de solitude. De sévères admonestations sont adressées à propos de la nourriture et de l'habillement. L'austérité semble relâchée. Bon nombre de religieux ont adopté l'usage des cellules individuelles. Le dortoir commun est donc rétabli. Les domaines cisterciens sont devenus gigantesques. Le pouvoir des abbés en matière de gestion des biens est limité par un droit de contrôle attribué aux chapitres chargés de vérifier la comptabilité.

Le XIVe siècle est un un temps particulièrement pour l'Eglise, déchiré par le Grand Schisme (1378-1417) qui oppose le pape d'Avignon au pape de Rome. Chacun choisit son camp selon les intérêts de son pays. Les dévastations de la Guerre de Cent Ans (1337-1453), les ravages de la Grande Peste (1348) et leurs conséquences économiques et sociales ruinent moralement et physiquement les populations. Les monastères n'échappent pas à ces fléaux. L'Ordre de Cîteaux n'est pas épargné par les déchirures. Il oscille entre une volonté farouche de maintenir l'unité et les tendances nouvelles qui favorisent l'éclatement nationaliste et le respect des particularismes.

Le concile de Constance (1414-1418) réunit un grand nombre dedignitaires ecclésiastiques pour mettre un terme au Grand Schisme et élaborer un programme de réformes destinées à l'ensemble de l'Eglise [10]. Le chapitre général cistercien décide d'établir un rapport général sur la situation de l'Ordre. Des visites à grande échelle sont organisées. Une commission est constituée en 1419 pour mettre au point une liturgie uniforme pour l'ensemble des Cisterciens. Une nouvelle collection des statuts cisterciens est entreprise en 1439. A l'assemblée de Tours de 1493, l'abbé de Cîteaux Jean de Cirey dénonce l'ingérence duy bras séculier dans la gestion des affaires ecclésiastiques et la dilapidation des biens monastiques par les abbés commendataires.

A l'origine la commende était une tentative de la part de la papauté d'Avignon d'exercer plus de contrôle sur les charges ecclésiastiques, mais ce système se révéla désastreux pour l'Ordre cistercien. Les communautés monastiques n'avaient plus le droit d'élire leur abbé, lequel était directement nommé par le pape ou par le roi. En général on choisissait, non des moines, mais des prélats séculiers, qu'on récompensait ainsi de leurs bons et loyaux services. Le système de la commende fit des ravages, en particulier en France et en Italie. L'absence d'un véritable guide ou le manque d'intérêt entraîna l'appauvrissement, la détérioration et la désaffectation de nombreuses maisons. Il faut toutefois tempérer cette appréciation. Tous les commendataires n'ont pas précipité la ruine de leurs abbayes. Certains leur ont témoigné beaucoup de sollicitude. Il en est même qui se sont convertis et ont ensuite dirigé leurs moines en bons pasteurs.

Les pillages et déprédations de la Réforme, des guerres de Religion et, en Angleterre, de la Dissolution des monastères, n'arrangèrent pas la situation. L'Eglise demeurée fidèle à Rome s'arme pour une contre-réforme de choc et songe à une réforme en profondeur de ses institutions et de son état d'esprit. Des cisterciens sont présents au concile de Trente (1545-1563). Cinq chapitres généraux ont lieu dans la seconde moitié du XVIe siècle pour tirer les conclusions nécessaires. Le système de la commende est présenté comme cause de tous les maux. En 1577, la clémence royale accorde à Cîteaux et à ses quatre filles, La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond, d'échapper à cette contrainte. Autre épreuve pour les Cisterciens : l'implantation massive de nouvelles maisons religieuses. Des ordres nouveaux sont créés, d'autres se réforment. La concurrence est évidente.

Cependant la situation n'était pas dramatique dans toute l'Europe. Dans des régions catholiques comme la Bavière, l'Autriche, la Bohême, la Pologne, la Hongrie, le Portugal et l'Espagne, l'Ordre continuait d'être florissant, quoique sous des apparences baroques et rococo. [11] En France pourtant, au XVIe siècle, on n'assiste pas seulement à la dégradation, et dans certains cas à l'annihilation, des établissements cisterciens, mais également à des tentatives énergiques de réforme. Jean de la Barrière, le très austère abbé commendataire des Feuillants, entreprit l'une de ces réformes et fonda la congrégation des Feuillants. Précurseur de l'abbé de Rancé, il tenta, avec succès, de réintroduire l'austérité de la Règle bénédictine ou cistercienne primitive et de mettre un terme à la décadence morale et au relâchement dans son abbaye.

La naissance de l'Etroite Observance au début du XVIIe siècle est bien plus importante. [12] Lorsque Rancé arriva à La Trappe, il fut horrifié par le spectacle qu'offrait l'abbaye. L'ancien courtisan (il avait pour parrain le Cardinal de Richelieu), embrassa les idéaux de la réforme cistercienne avec la même fougue qui l'avait poussé jadis à rechercher les plaisirs du monde. Les partisans de la réforme désiraient revenir aux idéaux ascétiques remontant aux origines de l'Ordre, et en particulier au végétarisme primitif. Leur refus absolu de manger de la viande leur valut le surnom d'abstinents. La bulle In suprema, promulguée par le pape en 1666, n'était qu'un compromis dans le conflit qui opposait les deux parties. Chacune pouvait disposer de structures administratives propres, mais si l'Etroite Observance avait le droit d'envoyer dix abbés au Définitoire, elle restait soumise à Cîteaux et au Chapitre Général.

Les moniales songent aussi à réformer leur mode de vie et leurs institutions. Deux points reviennent à l'ordre du jour : la clôture et la communauté de biens. Rome préfère pour elles la juridiction des évêques, jugés plus aptes à les surveiller étroitement, une fois installées dans les villes. Or les Cisterciennes relèvent de l'autorité de l'Ordre et habitent dans les campagnes. Des communautés en quête de réforme vont ainsi souscrire aux exigences romaines. [13] Il en est également qui vivent un esprit de réforme sans pour autant quitter l'institution cistercienne ni leur campagne. La vie monastique s'y déroule dévotement, sans rigueur excessive, ni exaltation passionnée.

L'attitude des cisterciens face au jansénisme sont diverses. Quelques-uns s'immiscent dans le débat théologique. La plupart ne font qu'adhérer au discours moral. D'autres sont totalement indifférents à la controverse et au problème. En revanche, l'influence d'Ignace de Loyola, fondateur des Jésuites, est manifeste dans bon nombre de cloîtres.De nombreux jésuites deviennent directeurs de conscience de cisterciennes et viennent prêcher les retraites.

Au début du XVIIIe siècle, la réforme catholique parvient enfin à s'imposer de manière visible un changement de situation dans l'Eglise. L'institution s'affirme triomphante, pour la plus grande gloire de Dieu. Il faut le proclamer à la face du monde de manière éclatante : fastes liturgiques, symphonies baroques et explosion de dorures y contribuent dans toute l'Europe. Des critiques virulentes sont énoncées dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à l'encontre du monachisme. En France, l'Ordre est profondément ébranlé en cette fin de siècle où les vocations se font rares et où l'engouement pour un monachisme austère a fait place à l'adoption d'une vie monastique beaucoup moins exigeante et donc plus exposée aux critiques, même si on détecxte encore des foyers de ferveur et de fidélité aux origines et mêmes des initiatives.

Après la Révolution

A la veille de la Révolution, soixante-cinq abbayes dépendaient de la Stricte Observance, mais aucun établissement français ne réchappa à la tourmente révolutionnaire.[14] Après la Révolution, il ne restait qu'une douzaine de maisons, dispersées à travers le territoire du Saint Empire romain Germanique. Lorsque l'abbaye de la Trappe fut à son tour réquisitionnée par l'Etat et les moines expulsés, le dernier maître-novice, dom Augustin de Lestrange, s'enfuit en Suisse avec un groupe de vingt-et-un moines. Le premier juin 1791 il restaura la Stricte Observance à La Valsainte et imposa aux moines un régime encore plus rigoureux que celui mis en place par Rancé.Une communauté de femmes s'installe à Sembrancher, dans le Valais.

Progressivement le mouvement commença de nouveau à gagner l'Europe, mais il ne s'étendit vraiment qu'après la défaite de Napoléon en 1815. Les premiers signes de renaissance se manifestent en Italie à Casamari (1814) et à Rome (Santa Croce, 1817 et San Bernardo). Les deux maisons romaines servent de base à la constitution italienne de Saint-Bernard, en 1820. De nouvelles communautés voient le jour en Belgique à Bornem (1836) et au Val-Dieu (1844), puis en France à Sénanque (1857). Des cisterciens expulsés de Wettingen, en Suisse, s'installent à l'abbaye de Mehrerau, en Autriche (1854). La ferveur de ces religieux est à l'origine de la résurrection de l'Ordre en Europe centrale. Un premier chapitre général se tient à Rome en 1869. En 1891, un abbé général est élu. Il portera le titre de président général de l'Ordre cistercien.

Après la chute de Napoléon, les moines d'Augustin de Lestrange rentrent en France, et restaurent, entre autres, l'abbaye de la Trappe. Le développement est spectaculaire, surtout en France. Les monastères se regroupent en congrégations et sont animés de diverses motivations. En France, les uns sont partisans d'une restauration des règlements de Rancé (ancienne réforme), les autres s'efforcent de rétablir la discipline de Cîteaux (nouvelle réforme). Une congrégation belge, dite de Westmalle, constitue un troisième groupe. En 1878, des démarches officielles sont entamées par les maisons "trappistes" pour se séparer. En 1892, les trois congrégations de trappistes sont réunies sous l'appellation "Cisterciens réformés de Notre-Dame de la Trappe". A partir de 1898, les chapitres généraux se tiennent à Cîteaux, récemment récupéré. L'abbé général est installé à Rome. En 1902, les trappistes deviennent l'ordre des Cisterciens réformés ou de la Stricte Observance.

Au cours du XIXe siècle, des abbayes cisterciennes furent fondées au Canada, aux Etats-Unis, en Australie, en Syrie, en Jordanie, en Afrique du Sud et en Chine. A l'heure actuelle, l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance comprend 2600 moines et 1883 moniales, répartis respectivement dans quatre-vingt-seize et soixante-six monastères dans le monde entier.

La "Commune Observance" est aujourd'hui connue sous le nom d'Ordre Cistercien (O. Cist.). Après la Révolution, ces cisterciens ne réussirent jamais à établir une unité aussi forte que celle de leurs frères abstinents. L'Ordre fut organisé assez librement, selon des critères linguistiques, en congrégations nationales ayant peu de contacts.

Aux côtés des Cisterciennes officiellement incorporées à l'une ou l'autre des deux branches, nombreuses sont les communautés de femmes, vivant dans une mouvance spirituelle cistercienne, qui se regroupent en ordre ou congrégation : bernardines d'Esquermes, bernardines d'Oudenaarde, bernardines de Suisse romande. En 1950, la publication du document Sponsa Christi de Pie XII établit les fédérations de moniales.


[1] Pour en savoir plus :La dislocation du groupe comprenait un risque : la diversification des coutumes, ruine éventuelle de l'unité d'esprit des premières heures. Etienne Harding va élaborer un système d'organisation pour préserver la personnalité de chaque commlunauté tout en créant un jeu serré de relations entre chaque maison. Chacun aura le sentiment d'appartenir à un groupe restreint mais aussi à une grande famille implantée en divers endroits. Les moines ont dès lors conscience de faire partie d'un ordre.

[2] Pour en savoir plus : La forme la plus ancienne, l'Exordium Cistercii qu'on attribue à Etienne Harding consiste en deux chapitres qui se clôture à l'année 1115. L'Exordium parvum avec un prologue et dix-huit chapitres, de nature plus apologétique, tenta de justifier que Robert et ses compagnons aient rompu la stabilité monastique pourtant inscrite dans la Règle de saint Benoît, afin de fonder l'Ordre de Cîteaux. A la fin du XIIe siècle, ou plus vraisemblablement dans les premières années du XIIIe siècle, Conrad d'Eberbach clôture cette littérature apologétique avec son œuvre majeure qu'est l'Exordium magnum.

[3] Pour en savoir plus : Le Chapitre Général promulguait annuellement des décrets. La première collection de 22 décrets remonte couvre les années 1119-1134 ; elle fut considérablement élargie en 1147, pour former un ensemble de 48 décisions. Plusieurs révisions (en 1179, 1189-90) marquent des évolutions ultérieures, mais qui reflètent toujours, non pas les décisions d'un seul Chapitre annuel, mais de ceux de toute la période qui précède (1134-1147, pour la collection de 1147 ; 1157-1179 pour la collection de 1179). Devant la multiplication des statuts, l'abbé de Cîteaux ordonna en 1202 d'établir un premier Libellus definitionum qui reprit l'ensemble des statuts encore valables. On connaît plusieurs mises à jour : 1214-1218, à partir de 1234, 1287-1292 et 1316.

[4] Pour en savoir plus : La première moitié des Ecclesiastica officia concerne davantage l'office divin, les usages et les lieux de l'opus Dei, tandis que la seconde décrit la vie monastique telle quelle et les fonctions que tiennent chacun des moines dans la communauté.

[5] Pour en savoir plus : Les Cisterciens ne soumirent que 17 chapitres des « Us des convers » au pape en 1152. Il semble que ces usages relatifs à une nouvelle institution aient été composés et collationnés un peu rapidement, d'autant que le texte a vite été surchargé de notes marginales.

[6] Pour en savoir plus : Au cours du XIIe siècle, les fondations de moniales cisterciennes ont connu une croissance rapide. En Espagne, le roi Alphonse VIII décida de fonder un monastère d'observance cistercienne (Las Huelgas) qui serait la maison-mère de tous les établissements de moniales cisterciennes en Espagne. Certains monastères seront affiliées au Tart, les abbayes espagnoles dépendront de Las Huelgas, tandis que beaucoup resteront sous la juridiction épiscopale et sous l'autorité de différents abbés cisterciens.

[7] Pour en savoir plus : L'encadrement des béguines et des cisterciennes représentait un danger moral pour l'Eglise. A côté des mesures radicales pour limiter le contact des religieux avec ces femmes, on voit aussi percer le profit que l'épreuve pouvait engendrer. Les hagiographes ont mis en avant que dans une perspective pénitentielle, la femme pouvait aussi être un instrument de salut. Et puis, ces ‘saintes' avaient comme « dépassé » leur sexe. Tout ce qui rappelait la condition féminine faisait horreur à Ivette de Huy, qui, comme Marie d'Oignies, avait été mariée.

Très vite est donc né le besoin de légitimer l'expérience religieuse de ces mulieres religiosae et qui peut-être de deux types : la piété évangélique axée sur la pauvreté et le travail ou une vie strictement contemplative, marquée par l'ascèse. Le premier permettait de devenir béguine, de rester au monde, d'œuvrer dans les hôpitaux, tandis que le second rendait la vocation cistercienne plus attrayante, dans un ordre contemplatif où le travail manuel n'était pas de rigueur. « Du reste, ce n'était pas tant le type de piété qui inquiétait l'Eglise que le fait qu'elles échappaient aux structures de l'Eglise », et c'est pourquoi dans le diocèse de Liège, on assiste dès le début du XIIIe siècle à l'institutionnalisation ecclésiastique du béguinisme, en particulier par l'hagiographie. Voir à ce sujet M. LAUWERS, Expérience béguinale et récit hagiographique. A propos de la « Vita Mariae Oigniacensis » de Jacques de Vitry (vers 1215), dans Journal des Savants, 1989/1, p. 61-104.

[8] Pour en savoir plus : On a recherché plusieurs causes à ce dynamisme : l'organisation originale de l'Ordre d'après la Carta caritatis qui permet une meilleure indépendance et donc une adaptation aux diverses conditions de la vie locale, l'adoption de l'institution des convers, leur attitude vis-à-vis de la dîme, ce qui ne pouvait que plaire aux évêques. Mais évidemment le rôle des hommes d'exception qui entrèrent au Nouveau Monastère doit aussi être avancé. Bernard de Clairvaux, par ses multiples interventions, par sa personnalité charismatique et ses écrits, son réseau de relations a fortement contribué à populariser la cause cistercienne. L'appui des évêques issus du clergé séculier fut d'abord significatif, et on observe un accroissement de la protection épiscopale, au fur et à mesure que, dès les années 1140, les évêques sont recrutés au sein de l'Ordre. Le rôle des membres de l'aristocratie est primordial, tant au plan matériel qu'à celui du recrutement. Ils fournissent le capital foncier de départ et assurent le plus souvent la subsistance du temporel alors qu'en retour, la famille gagne une assurance pour l'au-delà en même temps qu'elle accroît son prestige et son influence politique.

[9] Pour en savoir plus : La ligne de Clairvaux est universelle, même si elle était surtout établie dans le Bassin parisien, la Normandie, le Nord de la France, l'Italie du Nord et du Centre, l'Espagne, la Scandinavie et une bonne partie des îles britanniques. La famille de Cîteaux était présente dans les autres parties de la France, dans le sud et le centre de l'Angleterre ; Pontigny essaima dans le sud et l'ouest de la France, tandis que la petite ligne de La Ferté incluait neuf maisons dans le nord de l'Italie. La lignée de Morimond couvrait les marches espagnoles et surtout les régions germaniques et l'Europe centrale.

[10] Pour en savoir plus :La montée des nationalismes et l'aspiration aux réformes poussent des abbayes à se constituer en congrégations indépendantes. Il s'agit de renouer avec les origines tout en tenant compte des contingences nouvelles d'autres temps et d'autres lieux. C'est dans cet esprit que se constitue la congrégation de Castille (1425), à l'initiative de Martin de Vargas. Le pape approuve le projet au grand dam de Cîteaux. Le Saint-Siège encourage par ailleurs la constitution de la congrégation de Saint-Bernard en Italie en 1497. Ces deux créations consacrent une rupture au sein d'un ordre qui ne peut plus assurer avec efficacité un gouvernement centralisé.

[11] Pour en savoir plus :D'autres congrégations voient le jour : celle d'Alcobaça en 1567, celle de Pologne en 1580. Le Saint-Siège, irrité par les prétentions gallicanes de l'Eglise de France, se montre favorable à l'affaiblissement d'un ordre considéré comme français. Au siècle suivant la liste s'allonge encore, avec les congrégations d'Aragon, de Rome, de Calabre et de Lucanie, de Saint-Malachie et Saint-Bernard en Irlande. Certaines s'engagent à conserver fidèlement les usages de l'Ordre. D'autres optent pour des voies nouvelles.

[12] Pour en savoir plus :Au début du XVIIe siècle, des abbés souhaitent introduire une nouvelle réforme. Clairvaux, La Charmoye et Châtillon sont les premières abbayes françaises touchées par cet esprit. Il s'agit pour ces religieux de restaurer la simplicité des origines, et notamment de rétablir l'abstinenece perpétuelle de viande, le silence absolu et le travail manuel. Le chapitre général de 1618 est opposé à la formation d'une nouvelle congrégation et propose à l'ensemble des maisons une réforme modérée qui ne satisfait pas les "observants" adeptes d'un régime "à la dure".

[13] Pour en savoir plus :L'abbaye du Tart quitte l'Ordre en 1623. La communauté s'installe à Dijon. La communauté de Port-Royal, sous l'impulsion de l'énergique Angélique Arnauld, se sépare également des Cisterciens et s'installe à Paris. Cette maison va devenir un des bastions du jansénisme]

[14] Pour en savoir plus : Par le décret du 2 novembre 1789, tous les biens ecclésiastiques sont mis à la disposition de la nation française. Des attaques en règle sont dirigées contre le principe même de la vie monastique. L'abolition des congrégations et ordres religieux est décrétée par l'Assemblée, le 13 février 1790. Cîteaux est vendu aux enchères le 4 mai 1791. Le 4 août 1792, l'évacuation de toutes les maisons religieuses est ordonnée. Le dernier abbé de Cîteaux délègue ses pouvoirs à l'abbé de Salem, vicaire général de l'Ordre. Les troupes révolutionnaires, puis les armées napoléoniennes, anéantissent la plupart des maisons cisterciennes d'Europe. La florissante congrégation d'Allemagne disparaît en 1803. Seules quelques abbayes sur les territoires des Habsbourg sont préservées. Le processus de sécularisation se poursuit en Espagne (1809), en Prusse, en Pologne (1810), etc...

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