Le Domaine de
Découverte de
la Vallée
d’Aulps aujourd’hui
Grâce à
la Communauté de Communes
de
la Vallée
d’Aulps, propriétaire du domaine d’Aulps, la ferme monastique entièrement
restaurée accueille depuis juillet 2007 un centre d’interprétation consacré à
la vie quotidienne des moines au moyen-âge. Le Domaine de Découverte de
la Vallée d’Aulps est situé dans le
village de Saint-Jean-d’Aulps, au cœur du Haut-Chablais (
65 kilomètres
de Genève, 25 de Thonon-les-Bains, 7 de Morzine) et occupe le site de
l’ancienne abbaye d’Aulps.
Sur
650 m2
d’exposition, la vie quotidienne des moines, leurs fonctions au sein de
l’abbaye, les rapports entre l’abbaye d’Aulps et
la Savoie, l’histoire
surprenante de sa destruction et les secrets des plantes médicinales sont
expliqués aux visiteurs de manière simple et ludique.
De
nombreuses activités sont proposées :
visites guidées, expositions temporaires, ateliers pédagogiques, causeries
scientifiques, jeux de rôle…
Conditions d'accès :
- Du 10 décembre au 30 septembre et vacances de Toussaint : de 10 h à 12 h
et de 14h à 18h. Fermeture le mardi.
-
En été (20 juin au 10 septembre) : de 10h à 18h30 tous les jours. Tous les
jours.
-
Fermetures exceptionnelles 25/12 ; 01/01 ; 01/05.
Historique
Le Moyen-âge
1094-1468
Guidé par son désir de réforme du
monachisme bénédictin traditionnel, Robert fonde l’abbaye de Molesme à la fin
de l’année 1075. Ses moines acceptent pourtant des biens temporels ou la
présence régulière de seigneurs en ses murs et très vite, le monastère n’offre
plus les conditions requises par certains pour satisfaire leur quête d’idéal.
Guy et Guérin de Mousson sont de ceux-ci. Ces dissidents sont persuadés qu’il
faut trouver de nouvelles méthodes pour vivre le plus conformément possible aux
attentes de Dieu. Probablement avec l’accord sinon les encouragements de
Robert, ils quittent Molesme vers 1094 pour s’établir dans une vallée du
diocèse de Genève.
Avec l’autorisation de l’évêque de
Genève, Guy de Faucigny (1083-1119), ces moines fondent une celle*
dépendante de Molesme sur les terres de Gillion de Rovorée et de Girard
d’Allinges. Ces deux seigneurs sont des familiers du comte de Maurienne Humbert
II (1080-1103) également liés à la famille de Faucigny. Leur démarche planifiée
s'inspire d'une conception de la vie monastique teintée d’érémitisme et de cénobitisme où le travail manuel
tient une place essentielle. Bernard de Clairvaux, dans ses lettres à l’abbé
Guérin, évoque pourtant une singulière adaptation de
la Règle de saint Benoît. Les
moines vivent par trois ou quatre dans des cabanes disséminées dans la
montagne.
Le style de vie
monastique singulier des moines d’Aulps attire de nombreuses vocations.
L'abbaye, probablement très peuplée dans les premières années du XIIe
siècle, fonde d'autres monastères. Un nombre trop réduit de documents ne permet
pas d’affirmer sans réserve la maternité d’Aulps sur Hautecombe, Bonmont ou
Saint-Sulpice. Le cas de l’abbaye de Balerne est moins sujet à discussion. Il
reste qu’Aulps exerce un ascendant et une influence considérable sur tous les
monastères environnants issus de Molesme.
Guy puis Guérin,
les deux premiers abbés, jugent cependant cette montée en puissance
incompatible avec les liens étroits les unissant toujours à Molesme censée
nommer les abbés d'Aulps. Pour s'émanciper de cette tutelle, ils sollicitent
deux bulles pontificales. La première est concédée le 2 mars 1102 par Pascal
II. Elle accorde aux moines le droit d’élire leurs abbés, une certaine forme
d’exemption diocésaine et confirme les acquis temporels. La deuxième bulle est
octroyée par Calixte II le 28 avril 1119. Le pontife garantit le droit
d’élection, interdit à tout évêque d'excommunier les religieux d'Aulps et
dispense les abbés d'assister aux synodes.
Bernard de Clairvaux ne pouvait ignorer
le prestigieux monastère des Alpes, relais de Molesme dans la région. Ses
visées sur les diocèses de Genève et Lausanne se manifestent dès
1130. L'abbaye de Bonmont
est affiliée à l'ordre de Cîteaux en 1131 ; Hautecombe en 1135 ; Balerne en
1136, soit un mois avant Aulps, laquelle parachève le 28 juin
1136 l'action de Bernard.
L'abbé de Clairvaux fait renoncer les moines d’Aulps à leur mode de vie monastique
original. L’abbé Guérin ne reste que deux ans abbé cistercien d'Aulps, avant
d'être nommé, ou élu, évêque de Sion au début de l’année 1138.
Dès l’accession de Guérin à l’épiscopat,
son successeur l'abbé Guillaume (1138-v. 1168), applique une politique
temporelle en rupture avec celle de ses prédécesseurs. Cette période
d’organisation est marquée par l’accroissement spectaculaire du domaine de
l’abbaye grâce à l'acquisition de plusieurs milliers d'hectares d’alpages,
propriétés conjointes des nobles de Rovorée et des sires de Faucigny. Selon la
tradition, les moines sont aussi aidés par les libéralités du comte de Savoie
Humbert III (1148-1189), un habitué des retraites spirituelles à Aulps. En 1181
une bulle d'Alexandre III protège le patrimoine de l'abbaye et en énumère les
composantes : trois églises paroissiales, vingt granges et six alpages.
Signe de leur puissance et de leur
intégration dans le monde, les abbés d’Aulps sont les conseillers et les hommes
de confiance des comtes de Savoie et des grandes familles nobles savoyardes.
Ils apparaissent régulièrement comme témoins ou arbitres lors des règlements de
conflit : en 1124 à Seyssel, en 1184 à Aix-les-Bains, en 1188 à Genève ou en
1244 à Vevey. Sur les traces de Guérin, l’abbé Pierre est élu évêque de Belley
en 1244.
Le début du XIIIe siècle est
marqué par la transformation précoce du territoire d’Aulps en seigneurie
ecclésiastique. Les moines rédigent en 1213 un acte établissant les droits
judiciaires et fiscaux de l’abbaye sur ses hommes. Le bannissement est la
peine la plus sévère infligée aux meurtriers ou aux incendiaires. Adultères et
voleurs sont soumis à une amende lors des deux premières infractions constatées
et bannis à la troisième.
Pour acquérir la totalité des droits
juridiques ou fonciers pesant sur certains terroirs, les abbés n’hésitent pas à
endetter l’abbaye en engageant des sommes considérables. Les premiers emprunts
sont contractés dans les années 1260. Après
la Grande Peste, une
telle situation n'a rien d'exceptionnel et les religieux, constamment à la
recherche d'argent frais, abandonnent l’administration directe de leurs
domaines en les louant à des séculiers. Le faire-valoir direct, un des
fondements de l’économie cistercienne, connaît ses derniers instants dans une tentative
d’adaptation du monastère au contexte économique. Les moines deviennent des
rentiers du sol. Ce phénomène est accentué par la quasi disparition de la
main-d’œuvre des convers, dont la raréfaction est perceptible dès le début du
XIIIe siècle.
La situation au sein même du monastère
est préoccupante. Les élections abbatiales ou aux divers offices constituent de
véritables enjeux. Avec leurs valets, les abbés comme Jean de Troches
(1353-1368) jouissent d'une existence confortable et d'une position toujours
prestigieuse. En 1468, le régime d’administration conventuelle est modifié. La commende est instaurée et elle
inaugure un temps nouveau pour Aulps.
L’époque
moderne 1468-1792
La commende est
un échec. Les abbés, désormais des cardinaux ou des grands noms de la maison de
Savoie, prélèvent les revenus et laissent les moines livrés à eux-mêmes. L’abbé
de Balerne tente de visiter Aulps en 1486 et laisse un tableau peu flatteur des
gardiens du tombeau de saint Guérin. Le cloître a brûlé jusqu’aux fondations en
1484, ils vivent en concubinage et sont la « risée de
la Savoie ». La suite de
l’histoire de l’abbaye d’Aulps n'est plus dès lors qu’une longue convalescence,
mollement amorcée en 1488 lors d’une visite de l’envoyé du pape Philippe de
Compeys. En échange d'une totale absolution, les moines d’Aulps lui promettent
de « s’amender de leur vie passée ».
Les Valaisans
occupent la vallée de 1536 à 1569. Ils rétablissent des abbés réguliers jouant
à nouveau un rôle important en vallée d’Aulps. Ils ne sont pas reconnus par
Rome, mais détiennent la réalité du pouvoir. Aulps retrouve lors de cette
occupation une certaine autonomie, même si plusieurs moines font cause commune
avec la population contre les occupants lors d’une rébellion matée en avril
1539. Après cet épisode, les Valaisans tentent de faire d’Aulps un pivot de
leur pouvoir. Dans une étonnante promiscuité avec les moines, leurs gouverneurs
logent entre les murs d’Aulps. Aulps est alors rétablie comme le centre
politique, administratif, judiciaire et fiscal d’une partie importante du
Chablais. Plus encore, que l'on pense à Guérin, aux reliques des martyrs
d'Agaune, aux donations des Saxon et
La
Tour ou aux colons du Haut-Valais installés sur les terres
d'Aulps, des liens forts anciens se resserrent.
Après
1569 et le départ des Valaisans, les moines d’Aulps retombent dans une profonde
torpeur. Secondé par les abbés de Tamié, vicaires généraux de l'Ordre
cistercien en Savoie, l’évêque de Genève François de Sales se préoccupe
activement de l’image négative incarnée par ces religieux aux mœurs douteuses,
d’autant que les calvinistes genevois sont aux portes d’Aulps. A l’abbaye le 15
août 1606, il exhorte l'assemblée à suivre l'exemple de Guérin dont il entend
bien lui aussi promouvoir le culte. En ce qui concerne les religieux, sa
tentative de réforme est pourtant un échec.
D’une manière
générale, tous les bâtiments de l’enclos monastique sont abandonnés et
demeurent dans un état déplorable jusqu’au dernier quart du XVIIe
siècle. Le cloître est inhabitable, les religieux vivent dans des demeures
individuelles disséminées sur le domaine. Le contraste avec une église bien
entretenue et richement dotée est d’autant plus saisissant. Il faut attendre
les années 1680-1687 pour que les moines dirigés par des prieurs dynamiques
reconstruisent à leurs frais des cellules de bois à l’étage du bâtiment
conventuel.
Dès la fin du
XVIIe siècle, la situation temporelle de l’abbaye s’améliore
sensiblement. Le projet d'établir à Aulps un noviciat où les grands travaux entrepris
au tournant du XVIIe siècle modifient l’organisation du domaine et
contribuent à redorer un temps le blason du monastère. Les derniers
commendataires manifestent un réel intérêt pour Aulps. Antoine de Savoie, abbé
de 1646 à 1688, commande la construction de la première aile d'un nouveau
cloître (29 août 1687). Sa démarche est largement poursuivie par son successeur
Jean-Thomas de Provana, abbé de 1689 à
1734. A l’exception de Louis Gros (1692-1709),
prieur malhonnête soupçonné de détourner l’argent des messes à saint Guérin,
des religieux bien formés et soucieux de la bonne tenue morale et spirituelle
de leur abbaye se distinguent. Le XVIIIe siècle est pourtant émaillé
de longues périodes de vacance du siège abbatial, de 1734 à 1750 et de 1764 à
1779.
En 1779, la mense abbatiale* est unie à l’évêché de Chambéry, et seule une
demi-douzaine de religieux occupe l’abbaye jusqu’à l’arrivée des troupes
françaises en 1792. Les inventaires de leurs cellules dressés par les Français
révèlent des moines mélomanes, amateurs d'art et bouquinant même
l'Encyclopédie. Ils quittent le monastère entre la fin de l’année 1792 et le
début 1793. Le domaine est vendu comme bien national à quatre familles de
Saint-Jean-d’Aulps et reste en indivision jusqu'à son partage en février 1799.
Un
monastère à l’abandon 1792 - 1940
Le 4 mai 1794, le
clocheton de l’abbaye est abattu par un sergent du 1er bataillon de
la Drôme. Il s’agit de la
seule atteinte faite aux bâtiments par les révolutionnaires, même si les
militaires en cantonnement commettent quelques dégradations dans le cloître en
ôtant planchers, serrures et portes pour la revente. Les autorités françaises
sont en effet dans l’obligation de loger des troupes en Vallée d’Aulps pour
contrer un éventuel retour des troupes piémontaises et maintenir une certaine
pression sur la population. A cette fin, elles conservent les bâtiments en
état. La menace et les soldats disparus, les copropriétaires procèdent en 1799
au partage du domaine mais maintiennent l’église en indivision.
Il
faut attendre l’incendie de l’église paroissiale de
la Moussière dans la nuit
du 11 au 12 mars 1823 et la séance du conseil municipal du 16 mars pour que les
villageois de Saint-Jean-d’Aulps pillent et détruisent l’abbatiale. Les
autorités sardes réagissent trop tard, rendent le syndic Buttet et le curé
Desportes responsables sans qu'aucune poursuite ne soit engagée. Les matériaux
récupérés servent à la reconstruction de l’église incendiée, à l’empierrement
des routes ou à l’édification de plusieurs maisons particulières. De
l'intendant du Chablais à l'évêque d'Annecy, l'indignation des autorités civile
et ecclésiastique est unanime.
Même détruite,
l’église reste durant tout le XIXe siècle en indivision. Quand
Ernest Tavernier, propriétaire de la ferme du domaine entreprend dans les
années 1890 de classer les restes de l’église comme Monument Historique, pas
moins de 42 copropriétaires sont à convaincre de l’utilité de la démarche.
Tavernier ne désarme pas, mène une intense campagne d’information. Conseiller
général, il s’attire des sympathies haut-placées. Le domaine est finalement
vendu aux enchères sur licitation le 6 août 1902 et l’Etat se porte acquéreur.
Le 6 octobre de la même année, l’abbatiale est classée Monument Historique.
Sur le papier, l’église
cesse dès lors d’être une carrière de pierre. Il reste pourtant par endroits
jusqu’à trois ou quatre mètres de débris de toute sorte. Il faut attendre
l’irruption dans l’histoire d’Aulps d’un personnage hors du commun avec la
nomination le 18 août 1928, d’Alexis Coutin à l'archiprêtré de
Saint-Jean-d’Aulps. Pendant dix ans, cette force de la nature déblaie seule et
dans l’indifférence générale l’emplacement de l’église au prix d’efforts
inouïs. Coutin ajoute d’autres cordes à son arc : archéologie, histoire,
rien du passé d’Aulps ne lui échappe. Une modeste plaque à sa mémoire est
apposée sur l'un des piliers de la nef de l'église. Pour la petite histoire,
elle obture une cavité ayant reçu en 1823 la charge de poudre fatale, celle qui
aurait mis à bas tout les restes du bâtiment… Elle n'a jamais explosé.